Écologie : « l’Inee occupe une place incontestable en France comme à l’international »
Nommé à la tête de l’Institut écologie et environnement (Inee) en mars 2021, Stéphane Blanc revient sur les enjeux des recherches menées dans les laboratoires rattachés à l’institut.
Dans un rapport récent, la Cour des comptes reconnaît la volonté qu’a eu le CNRS de « faire émerger les sciences de l’environnement comme champ scientifique intégré », notamment en créant l’Inee en 2009.
Stéphane Blanc
Pour améliorer la visibilité des activités de l’Inee, la Cour des comptes formule trois recommandations. Qu’en pensez-vous ?
S. B. : La première recommandation adresse la visibilité du CNRS en matière de climat. La Cour met en avant que l’éclatement des domaines liés au climat dans l’organisation du CNRS ne permet pas de faire explicitement apparaître l’action de l’organisme. Il s’agit d’un constat que l’on peut faire pour de nombreux autres grands objets d’étude du CNRS qui, par sa taille, aborde l’ensemble des fronts de sciences. L’organisme est le principal contributeur national de la production de connaissance sur le climat. C’est incontestable. L’implication de nombreux chercheurs et chercheuses dans les travaux du GIEC, et plus généralement dans divers niveaux de diplomatie scientifique, est également importante. Améliorer la visibilité de cet état de fait est d’autant plus important que le défi climatique est l’un des six défis du COP du CNRS. Cette recommandation de la Cour sera au centre des préoccupations de la cellule climat du CNRS récemment créée.
La seconde recommandation concerne le site de Montpellier. La cour recommande de conforter la position du site de Montpellier en écologie dans le classement de Shanghai
Enfin, la troisième recommandation concerne le renforcement de la valorisation de l’Inee, une de nos priorités. Nos scientifiques valorisent fortement leur recherche académique, mais nous avons du mal à aller au-delà. Je rejoins donc l’analyse de la Cour des comptes. Ma prédécesseure Stéphanie Thiébault a créé une cellule de valorisation en 2016 et un réseau thématique pluridisciplinaire pour travailler avec les laboratoires sur les formes de valorisation possibles en écologie, environnement, archéologie et géographie physique. Ce travail important va donner lieu à la publication d’un livre blanc qui servira à mettre en œuvre une stratégie effective en la matière.
Vous êtes directeur de l’Inee depuis presqu’un an. Quelles sont vos ambitions et vos priorités pour l’Institut et les laboratoires qui y sont rattachés ?
S. B. : Une de nos principales ambitions est d’améliorer la visibilité des recherches faites par l’institut et – comme le suggère la Cour des comptes – s’en donner les moyens. À ce jour, force est de reconnaître que la visibilité des recherches de nos laboratoires n’est pas à la hauteur de leur qualité, que ce soit en région ou au niveau de notre tutelle et des ministères. Nous avons décidé de renforcer nos actions sur site à travers une montée en puissance significative des dispositifs de partenariat en écologie et environnement (DIPEE) mis en place par Françoise Gaill
Cette année, les premières journées Écologie, Environnement, Biodiversité et Évolution du CNRS se tiendront aussi du 30 mai au 3 juin.
S. B. : Oui, un meilleur rayonnement de l’inée passe aussi par un travail plus important sur les questions de médiation scientifique. L’objectif de ces journées est de faire connaître et reconnaître les résultats scientifiques produits par les laboratoires sur tous les sites où l’Inee est implanté, de disséminer les enjeux de nos recherches dans les régions et en ciblant le monde académique local (campus, site…) mais également les partenaires socio-économiques locaux (entreprises, collectivités territoriales, parcs…). Le programme de ces journées prendra en compte les spécificités des territoires et sera couplé à des actions de communications coordonnées au niveau national.
Pour la même raison, nous souhaitons également renforcer au niveau national nos activités dans l’édition scientifique. Cela concerne les approches scientifique fondamentales à travers par exemple la publication d’un numéro spécial annuel ou bisannuel dans Ecology Letters – journal de référence mondial en écologie que le CNRS a créé – sur des fronts de sciences en appui de certains défis de société, ou non. Le premier numéro s’intéressera aux frontières en écologie et évolution, et apportera des éléments vraiment originaux pour aborder la réponse des socio-écosystèmes au changement global. Nous sommes par ailleurs en train de travailler à renouveler le succès d’Ecology Letters dans le domaine de l’archéologie préhistorique, bien sûr en bonne adéquation avec la politique du CNRS sur l’open science.
Quelle est votre stratégie au niveau des disciplines scientifiques au sein de l’Inee ?
S. B. : Nous travaillons activement à la mise en œuvre de la science de la durabilité au niveau national, en relation étroite avec les programmes internationaux Future Earth, le Belmont Forum et l’IRD. Plus qu’une discipline, la science de la durabilité est une nouvelle démarche qui porte sur les interactions entre les systèmes naturels, sociaux et techniques, et sur la manière dont ces interactions affectent, dans le temps et l'espace, les systèmes de maintien de la vie sur la planète, le développement socio-économique et le bien-être humain. Les objectifs sont d’apporter des connaissances scientifiques pour répondre aux changements globaux et d’accompagner les grandes transitions de la société. La méthodologie se veut transdisciplinaire pour étudier leurs interactions à travers de multiples dimensions (environnementales, écologiques, climatiques, physico-chimiques, culturelles, historiques, juridiques, socio-économiques…. ). Une première reconnaissance est l’ouverture d’un axe spécifique sur la science de la durabilité à l’appel à projets générique de l’ANR cette année.
Quelles sont les grandes forces de l’Inee ?
S. B. : L’étude intégrée de la biosphère à l’Inee s’est historiquement déclinée autour de 4 grands axes : le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes, l’évolution de l’humain et de la biodiversité, l’anthropisation et l’artificialisation des milieux et les rétroactions des systèmes écologiques sur les changements globaux. Ce continuum d’approches nous a permis de jouer un rôle important dans l’émergence de nouveaux concepts, comme celui de « socio-écosystèmes » particulièrement prégnant de nos jours.
Dans ce contexte, la première force de l’Inee est une solide recherche fondamentale, appliquée à l‘étude de la biodiversité et des socio-écosystèmes, et qui est portée au plus haut niveau d’intégration. La seconde est de conduire des études à différentes échelles de temps et d’espace.
Sur les questions de temps – c’est un point que le rapport de la Cour n’a pas mis en avant – l’Inee possède une solide expertise en archéologie préhistorique et en géographie physique. Dans ces approches des interactions Hommes–milieux passées, démarrant au Paléolithique, indispensables pour comprendre le présent et définir des trajectoires futures, les recherches s’intéressent à l’histoire de l’humain, la faune, le végétal ou l’environnement physique, intégrées aux questionnements culturalistes.
Sur les questions d’espaces, outre les approches classiques en laboratoires à différentes échelles du vivant, nous avons développé au fil des ans des dispositifs et infrastructures uniques. Nous disposons ainsi d’infrastructures variées permettant des études dans des environnements hyper contrôlés (deux écotrons), de cinq stations d’écologie expérimentale, par exemple en Guyane, Polynésie française, Ariège ou dans les Alpes, de territoires ciblés pour suivre l’adaptation des socio-écosystèmes suite à un événement fondateur anthropique (12 Observatoires Hommes-milieux, de la grande muraille verte au Sénégal à la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim) et de territoires suivis sur le temps long (14 zones ateliers). Un projet de PEPR est en phase de réflexion au CNRS pour créer un institut virtuel autour de la science de la durabilité qui sera le parachèvement de décennies de développement de nos outils dédiés à l’études des éco et socio-écosystèmes.
Nous fêtons cette année les 30 ans de la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement de 1992 (CDB) qui a lancé la notion de « développement durable ». Quels sont les enjeux de la recherche environnementale à l’heure où les changements globaux s’accélèrent ?
S. B. : Les alertes sur la dégradation de l’état de l’environnement ne datent pas de 1992. Dès 1949, dans son ouvrage La planète au pillage, l’écologue américain Fairfield Osburn donne une monographie très complète et complètement contemporaine de nos défis environnementaux. Les changements globaux s’accélèrent depuis cette période et nombre de rapports et conférences se sont succédés : le Club de Rome en 1970, le rapport Brundtland en 1987, le développement du concept de durabilité et le travail colossal des scientifique dans la détermination des causes, attributions et impacts directs ou indirects des activités humaines sur l’environnement (ozone biodiversité, climat, acidification) à travers le GIEC, la CDB, l’IPBES
Les enjeux sont très nombreux et il est difficile de tous les citer. Les questions de la perte de biodiversité, la pollution, l’artificialisation des sols, la perte des ressources, l’eau douce, les risques et aléas climatiques restent prégnantes mais on voit émerger des défis hyper complexes qui vont de plus en plus cristalliser les sociétés. La crise du Covid-19 et l’augmentation exponentielle des maladies infectieuses (certains parlent d’une ère pandémique) en sont des illustrations, mais de nombreux autres défis comme le changement climatique et les conflits, la question des réfugiés climatiques ou l’énergie apparaissent aussi.
Dans ce contexte global, le plus grand défi reste de trouver le lien entre les limites environnementales et les enjeux de société, et de favoriser le dialogue entre les connaissances scientifiques et les agendas politiques qui restent trop souvent décorrélés. En travaillant sur les dimensions fondamentales, l’Inee et d’autres instituts du CNRS participent à la définition de trajectoires qui permettent de répondre aux défis scientifiques posés par l’agenda politique attenant aux ODD, en respectant les limites planétaires. Nous travaillons étroitement avec Future Earth sur ces questions.
Quel retour faites-vous de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP26) qui s’est tenue à Glasgow en novembre 2021 et a réuni 120 dirigeants mondiaux ?
S. B. : Cette COP26 a donné des résultats en demi-teinte, avec peu de nouveaux engagements capables de limiter l’augmentation de la température terrestre à 1,5 °C, l’objectif affiché. Mais c’est un exercice compliqué, les pays ayant des attentes différentes mais devant se mettre d’accord sur des règles communes. Je reste persuadé que chaque brique apportée par chaque COP et chaque donnée récoltée par les scientifiques permettent de maintenir la pression sur les dirigeants et de dégager des objectifs à long terme. Le CNRS devra renforcer son rôle dans cet exercice important de diplomatie scientifique.
La COP15 autour de la biodiversité a, elle, de nouveau été reportée mais la Convention des Nations unies sur la diversité biologique (CDB) a publié, lundi 12 juillet 2021, un projet détaillé de cadre mondial qui doit y être adopté.
S. B. : Oui. Initialement prévue à l’automne, la COP15 de la biodiversité devait se tenir au printemps mais la situation sanitaire oblige à la reporter à une date ultérieure à définir. Le rapport de la CDB donne quelques grands principes qui doivent permettre de donner des trajectoires pour enrayer l’érosion sans précédent de la biodiversité que nous connaissons actuellement. Il s’adresse aux décideurs et gouvernements, et demande d’aller au-delà des actions autour des aires protégées et autres mesures de restauration classiques dont les scientifiques ont prouvé l’efficacité variable. Le rapport publié en juillet fixe quatre grands objectifs pour 2050 et 21 cibles, ambitieuses mais nécessaires et surtout chiffrées, pour 2030. Comme pour les ODD, le CNRS contribuera à traduire ces objectifs en questions scientifiques et ainsi participera à leur mise en œuvre concrète.
Nous sommes aussi à mi-distance des ODD qui doivent se concrétiser en 2030. Quel est le rôle du CNRS dans ces objectifs ?
S. B. : Le CNRS joue un rôle essentiel, à travers ses chercheurs et chercheuses, dans la réalisation des ODD, projet ambitieux adopté par plus de 190 pays. L’organisme participe à la traduction de cet agenda politique en questions scientifiques sur les enjeux environnementaux et de sociétés, une démarche pour laquelle la recherche fondamentale est indispensable et qui permet d’innover dans la recherche de solutions et d’aides à la décision. Les ODD sont ainsi au cœur des 6 défis du COP du CNRS. Au-delà de la recherche, le rôle du CNRS est aussi de favoriser les dialogues au sein du monde académique, de participer aux conférences onusiennes, d’assurer un lien avec les parlementaires et d’autres acteurs, et ainsi de participer activement à l’aide à la décision.
Une bonne illustration de ce lien entre recherche et ODD au CNRS concerne deux programmes nationaux d’envergures, les PEPR exploratoires FairCarbon (avec l’INRAE) et Eau Bien Commun, co-pilotés par l’Inee et l’Insu (avec l’INRAE et le BRGM). L’ONU a aussi promulgué 2022 comme l’année internationale des sciences fondamentales pour le développement durable. C’est une année thématique importante que l’Inee et le CNRS soutiendront par diverses actions, comme le colloque sur la science de la durabilité coorganisé par le CNRS (à travers la MITI), Future Earth et l’IRD au premier semestre 2022.