EIC : « nous sommes devenus le plus gros fonds d‘investissement en capital d’amorçage en un an »
Doté d’un budget de 10 milliards d’euros sur sept ans, le Conseil Européen pour l’innovation (EIC) a pour mission d’identifier, de développer et d’intensifier les technologies et les innovations de ruptures.
« La compétition internationale entre les trois grands blocs – Amérique du nord, Asie du sud-est et Europe - n’a jamais été aussi féroce. Et nous parlons bien ici de souveraineté économique et technologique, et donc d’influence et de leadership de société. Le modèle européen va-t-il continuer à être défendu, ou est-ce un autre modèle qui va l’emporter ? » Cette question c’est Jean-David Malo, directeur du Conseil européen de l'innovation (EIC), qui la pose. Grande nouveauté du dernier programme cadre pour la recherche et l’innovation de l’Union européenne, Horizon Europe, l’EIC a bien pour ambition de faire de l’Europe un leader en innovation. Car si le continent s’est laissé dépasser par ses concurrents chinois et américains dans le secteur du numérique, elle ne compte pas marquer le pas dans la deeptech. « On connait l’impact qu’a l’économie sur la société. Les futures grandes innovations vont modifier les relations de demain - que ce soit entre les personnes ou entre les grandes puissances », souligne Jean-Luc Moullet, directeur général délégué à l’innovation du CNRS, qui compte parmi les grands acteurs de la deeptech en France avec des start-up valorisant des résultats de recherche issus de ses laboratoires sous tutelle, comme dans le quantique ou la medtech. Depuis 2019, plus de 458 M€ provenant des financements de l’EIC ont soutenu des start-up issues des laboratoires du CNRS.
L’EIC, avec un budget de 10 Mds€ pour la période 2021-2027, se pose comme l’une des solutions pour participer à cette course au leadership technologique en proposant « des éléments de réponses aussi bien en amont qu’en aval », indique Jean-David Malo. Basé sur une structure à trois piliers (voir encadré), l’EIC soutient aussi bien des technologies très en amont (EIC Pathfinder), des technologies émergentes (EIC Transition) et des innovations de rupture (EIC Accelerator).

Changement d’échelle pour les start-up
« Dans le domaine de la technologie, les leaders d’aujourd’hui sont les start-up d’hier », explique Jean-David Malo. Il ajoute : « Les start-up sont une nouveauté du XXIe siècle et l’Europe est à la traine, non pas pour faire émerger des start-up, mais pour les accompagner vers une croissance rapide—le fameux scale-up. » Face aux États-Unis, l’Europe est en décalage avec des levées de fonds aux montants 5 à 6 fois inférieurs. « Côté américain, la structure des fonds d’investissement et de capital risque est telle qu’il est bien plus facile de se financer. Et ce pied à l’étrier financier entraine un renforcement significatif des capacités d’investissement et donc d’action des entreprises américaines. En Europe, lorsque l’on souhaite passer certains grands caps en termes de financement, les sources mobilisables sont plus difficiles à identifier », informe Jean-Luc Moullet.
Résultat : l’Europe, avec 8 % de licornes
« Pour la première fois, l’action publique en Europe combine subventions et prises de participation en capital
« En termes de subventions dans le cadre de l’Accélérateur, l’EIC peut financer jusqu’à 2,5 millions d’euros. Concernant les investissements nous pouvons atteindre 15 millions d’euros en prise de participation pour une entreprise », informe Jean-David Malo. « Au-dessus d’une prise de participation de 10 %, l’EIC a le droit de devenir membre du board et nous accompagnons ces sociétés. Mais notre objectif n’est pas de rester à terme mais de créer les conditions pour que les investissements privés prennent la suite (« crowding-in effect ») – sauf en cas de technologie critique pour la souveraineté de l’UE. »

Postuler à l’EIC
Programme très compétitif, avec 5 % de taux de succès, l’EIC a souhaité faciliter toute candidature. La première étape consiste à déposer une proposition simplifiée. Un mois plus tard, une réponse de l’EIC informe si le passage à la deuxième étape est possible : la soumission d’un dossier détaillé. Si cette étape est positive, vient enfin la troisième et dernière étape : le pitch de 45 min devant un jury d’investisseurs et de spécialistes sur les technologies proposées. « Dans les deux mois et demi, suite à une réponse positive de l’EIC, les subventions sont disponibles (soit 4 à 5 mois après le dépôt de la proposition détaillée). Pour l’investissement, notre objectif est un délai est de 3 à 4 mois. »
« Une fois sélectionné par le jury, le dossier est renvoyé avec plusieurs questions sous forme de points forts/points faibles. Il est important d’orienter son discours de présentation en appuyant les points forts et enrépondant aux éléments vus comme plus faibles », rapporte Gabriel Chaigneau, directeur financier de la start-up Treefrog Therapeutics
« La notion d'innovation est un critère important. Il faut démontrer que les fonds viennent financer le développement d'une idée nouvelle avec un fort impact en termes d'accélération ou de transformation de marché. Il est important également réaliste sur les projections commerciales d’ici 5 à 10 ans et partager une véritable vision marché », ajoute Oliver Zhu, VP au sein de la start-up Kayrros
Si les start-up font appel à des cabinets spécialisés pour postuler aux EIC Accelerator, le CNRS a récemment recruté une trentaine de nouveaux Ingénieur Projet Européens (IPE) qui viennent s’ajouter à la quinzaine d’IPE déjà présents dans les délégations régionales pour aider les chercheuses et chercheurs CNRS au montage des projets européens. En lien avec CNRS Innovation, ces IPE apportent leur expertise dans le montage et l’écriture des différentes parties des projets européens - notamment EIC Pathfinder et Transition.

Du retard dans les financements ?
Le fonds EIC a été testé dans une phase pilote du dernier programme cadre d’Horizon 2020. Véritable succès, il a investi au total 640 M€ de fonds dans 139 entreprises. Mais son lancement officiel l’année dernière dans Horizon Europe a fait couler beaucoup d’encre, notamment autour de retards pris dans l’exécution des investissements en fonds propres dans les start-up deeptech, lauréates de l’accélérateur de l’EIC.
« Nous avons été victime de notre succès dans le cadre de l’Accélérateur de l’EIC. Nous sommes devenus l’un si ce n’est le plus gros fonds d‘investissement en capital d’amorçage en un an », rétorque Jean-David Malo. « Cela n’existe nulle part sur ce segment. Et cela n’était pas prévu. Avec un fonds devant à terme gérer plus de 3 milliards d’investissements, des décisions devaient être prises pour assurer sa soutenabilité ». Comme une entreprise qui grossit très vite, il faut prendre des décisions pour réguler cette croissance. Il en est résulté un retard dans le traitement des dossiers. Mais, en ce qui concerne la partie subventions, tous les lauréats des appels de 2021 ont reçu leur pré-financement (habituellement 50% de la subvention). Concernant les projets subventions et investissements sélectionnés en 2021, les 2/3 ont reçu leur pré-financement en matière de subvention et le tiers restant le recevra au cours du mois.
« Des décisions ont été prises par la Commission pour restructurer le fonds EIC et nous devrions retrouver un rythme en conformité avec nos objectifs dans les tous prochains mois ». La presse spécialisée s’est faite l’écho des délais rencontrés par l’EIC dans la mise en œuvre finale de ces appels sous Horizon Europe. « Il ne faut pas que ces débats qui font le buzz dans la presse découragent les participants. Si une start-up ne vient pas, une autre prendra sa place. Pour preuve, rien ne nous a empêché de faire deux appels depuis la mi-mars et les premiers contrats de subvention des entreprises sélectionnées dans l’appel de mars sont déjà signés et pré-financés », informe le directeur de l’EIC, rappelant que la France est aujourd’hui le principal pays bénéficiaire du programme. Il ajoute enfin : « L’EIC ne se limite pas à l’Accélérateur. Investir dans les phases amont est tout aussi crucial pour la souveraineté technologique de l’Union. Le Pathfinder (Eclaireur) et les activités de Transition ont cet objectif. Ces deux schémas font bien malheureusement moins la une des journaux spécialisés alors qu’ils fonctionnent très bien et répondent à une forte demande. »

Les trois piliers de l’EIC
EIC Pathfinder ou Eclaireur (TRL
EIC Transition : Nouveauté du programme Horizon Europe. Il vise à favoriser et accélérer le passage d’une preuve de concept à une technologie prête à être mise sur le marché. Cette étape cruciale, mêlant développement technologique, recherche et études de marché a pour but de dérisquer les projets et d’offrir les moyens aux porteurs de projet pour passer au stade supérieur et se rapprocher du marché. L’EIC Transition vient supplanter un déficit typiquement européen : la grande difficulté à utiliser la connaissance pour la transformer en produit ou procédé.
EIC Accelerator : Pilier aval, pour donner les moyens aux start-up et PME de changer d’échelle, et offrir une stabilité à des entreprises positionnées sur des innovations de rupture ou deeptech. L’accélérateur EIC vise à aider les startups et les PME les plus prometteuses à déployer des innovations de nature radicale et disruptive sur le marché. Il a pour ambition de jouer un rôle de catalyseur pour attirer les investisseurs privés vers des entreprises à fort potentiel. L'accélérateur EIC permet de financer par exemple des activités de type essai, prototypage, validation, démonstration et tests dans des conditions réelles et la réplication sur le marché, ainsi que le déploiement. Il vise le soutien aux projets qui ont atteint un niveau de maturité technologique (TRL) de minimum 5-6 et finance au-delà du TRL 9.