« L’interdisciplinarité ne se décrète pas, il faut des outils pour la favoriser »
La Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires du CNRS (MITI) organise les 24 et 25 novembre le colloque ID en action, à Paris, visant à explorer les différentes approches de l’interdisciplinarité. Retour sur les enjeux avec Martina Knoop, directrice de la MITI.
Quels sont les objectifs de ce grand colloque sur l’interdisciplinarité scientifique ?
Martina Knoop : Depuis sa création en 2011 - alors appelé Mission pour l’interdisciplinarité (MI) - la MITI porte de nombreuses actions visant à favoriser l’interdisciplinarité au CNRS. Le colloque ID en action, organisé au siège de l’organisme à Paris, se veut central en permettant de faire le point sur les différentes actions transverses et interdisciplinaires qui existent. Pour cela, nous souhaitons donner une plateforme à différents publics. En première lieu, le colloque s’adresse à tous les chercheurs et chercheuses ayant mené des appels à projets portés par la MITI et ayant envie de parler de leurs résultats lors d’un évènement interdisciplinaire – outil encore rare aujourd’hui. Nous souhaitons donner envie à d’autres scientifiques de nos laboratoires de mener des projets interdisciplinaires, mais nous nous adressons également au monde institutionnel – c’est-à-dire les directeurs adjoints scientifiques et d’autres acteurs au sein des 10 instituts thématiques de l’organisme. Ce colloque est un démonstrateur des formes multiples que peut prendre l’interdisciplinarité avec des projets scientifiques montés entre chercheurs, mais aussi des actions portées par un Programme Prioritaire de Recherche (PPR) ou un Groupement de Recherche (GdR)
Le colloque ID en action vise également à mettre en avant toute l’étendue scientifique du CNRS, un organisme vaste qui porte une multitude de projets scientifiques interdisciplinaires de haut niveau. Il y aura par exemple une intervention de Livio de Luca, coordinateur du groupe de travail Données numériques du chantier scientifique pour la restauration de Notre-Dame de Paris
Quels sont les outils actuels – et futurs – qui favorisent et soutiennent l’interdisciplinarité au CNRS ?
M. K. : Jusqu’à maintenant, la MITI disposait d’outils tels que des appels à projet, des colloques, ou encore des accompagnements aux actions transverses (PPR, GdR...) et des réseaux technologiques transverses.
Mais nous avons plus récemment lancé de nouveaux outils pour favoriser l’interdisciplinarité. Afin d’enrichir les relations scientifiques entre instituts, nous avons mis en place en 2019 le programme Prime qui soutient des projets de recherche interdisciplinaires multi-équipes, sur proposition des instituts du CNRS. Ce programme s’inscrit dans une volonté de bâtir des collaborations à moyen terme. Il y a un volet des projets soutenus avec un contrat doctoral en plus, et un volet de soutien structurant sur plusieurs années. Un exemple très dynamique est le projet Bioloop
Autre nouveauté, l’appel « Osez l’interdisciplinarité » qui soutient la mobilité thématique individuelle pour aider un chercheur ou une chercheuse qui souhaiterait rejoindre un autre laboratoire pour s’investir pleinement dans un projet interdisciplinaire. Nous avions mené cet appel une première fois il y a cinq ans, appel qui avait été une grande réussite. Enfin, nous avons également mis en place depuis deux ans un forum pour aider les scientifiques d’un domaine à trouver des partenaires dans un autre afin de faciliter la co-construction des projets interdisciplinaires.
A noter également, la MITI a réalisé une enquête sur l’impact de l’interdisciplinarité sur les carrières des chercheuses et des chercheurs. Parmi les résultats notables, cette enquête a démontré qu’il n’y avait pas d’effet de ralentissement de carrière dû aux projets interdisciplinaires (même si ces derniers prennent plus de temps). Mais nous soulignons cependant qu’il faut travailler l’évaluation et former les évaluateurs à l’interdisciplinarité et proposer plus de conférences interdisciplinaires. Nous publierons les détails des résultats de cette étude début 2023.
La MITI s’adapte pour mettre en place un terrain fertile qui incite les scientifiques à travailler ensemble. Car l’interdisciplinarité ne se décrète pas, il faut mettre en place des outils et créer des possibilités pour rapprocher les partenaires.
Pourquoi l’interdisciplinarité prend-elle une importance grandissante dans la recherche aujourd’hui ? Comment l’interdisciplinarité s’est imposée comme l’une des grandes forces du CNRS ?
M.K. : Le CNRS est le seul organisme de recherche en France qui couvre toutes les disciplines scientifiques. Nous avons un potentiel incroyable. Les scientifiques dans nos laboratoires ont des idées formidables et il existe dans nos murs un très fort potentiel pour travailler sur les grands défis de notre société – qui sont par nature transverses et interdisciplinaires. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le CNRS ait choisi de mettre en avant six défis de société dans son Contrat d’objectifs et de performance 2019-2023. Tout ce que l’organisme a mis en place autour des changement globaux commence à prendre forme. Une dynamique s’est installée alors que les 10 instituts sont impliqués au sein de problématiques telles que le changement climatique, la santé et l’environnement ou encore les inégalités éducatives pour ne citer qu’elles – qui nous concernent tous et toutes. Nous avons besoin d’interdisciplinarité pour nous attaquer aux grandes questions de demain et les questions scientifiques actuelles sont très rarement disciplinaires.
Toutes les générations et notamment nos jeunes chercheurs et nos jeunes chercheuses sont intéressés et mobilisés par les défis sociétaux. Ils sont prêts à engager leurs recherches au sein de la question des changements globaux et ont par ce biais une appétence pour l’interdisciplinarité en portant des sujets originaux avec conviction. La pandémie de Covid-19, la sècheresse, les inondations montrent que nous avons trop tiré sur la corde. Si nous souhaitons faire face à ces problèmes dans toutes leurs complexités, nous avons besoin de la chimie, de la physique, de l’informatique, de l’histoire et bien d’autres pour penser des nouvelles approches pour les grands écosystèmes et l’environnement. La MITI est de faite la plateforme au cœur de ces interactions.