« L’ambition de la Chine est d’être un acteur majeur de la recherche mondiale »
La Chine pourrait sortir renforcée de la pandémie de COVID-19, tant sur le plan national — compte tenu de sa réponse énergique à la crise et des moyens déployés pour y faire face — que sur le plan international, pour avoir aidé de nombreux pays à se fournir en matériel sanitaire. Côté recherche toutefois, le partage et l’ouverture des données, salués aux prémices de l’épidémie, semblent désormais avoir cédé à la compétition géopolitique et à la course au vaccin. Explications avec Philippe Arnaud, directeur du bureau du CNRS en Chine, sur place à Pékin depuis le début de la crise.
Comment le monde de la recherche chinoise s'est-il organisé pendant la crise ?
Philippe Arnaud :
Actuellement, les chercheurs et professeurs peuvent réintégrer leurs établissements, mais de l’avis de collègues, de nombreux professeurs ne sont pas encore revenus à Pékin. Les cours en présentiel pourraient ne reprendre qu’à partir de septembre. Les situations sont très différentes d’une université à l’autre.
Pour l’Académie des sciences de Chine (CAS), qui compte 60 000 personnels de recherche répartis dans 114 instituts, le retour en laboratoire des chercheurs qui n’étaient pas mobilisés par la recherche sur le COVID-19, était prévu en théorie mi-février, sous réserve que leur lieu de congés n’impose pas une quarantaine. Selon les Relations Internationales de l’Académie, le ‘retour à la normale’ dans les laboratoires est actuellement très variable selon les domaines de recherche et la présence ou non des étudiants.
Quelle a été en Chine la réponse scientifique à cette crise, et est-elle semblable à celle d’autres pays ?
P. A. : Après avoir séquencé et publié le génome du coronavirus en janvier, la Chine s’est lancée dans des travaux de recherche sur les mécanismes d’apparition, de développement et de manifestation de l’infection, ainsi que sur la prévention, le contrôle et le traitement du COVID-19 et la recherche d’un vaccin. Les laboratoires de la CAS
La Chine a ainsi mis en place, dès le mois de février, de nombreux essais cliniques. La chloroquine, comme le remdesivir, figurent parmi les molécules qui ont été testées. La médecine traditionnelle chinoise a également fait son apparition dans certaines études, en combinaison avec les traitements ‘classiques’ pour combattre le virus, ou dans les soins dits ‘de confort’. La CAS a également engagé plusieurs programmes
En parallèle de ces travaux de recherche, le Ministère chinois de la science et de la technologie (MOST) et celui de l’Industrie et des Technologies de l’Information (MIIT) ont appelé les entreprises et les institutions académiques des secteurs du numérique, de la robotique, de l’intelligence artificielle et des domaines connexes à proposer et à déployer des outils de détection, de contrôle de l’épidémie et de suivi de la population. Ces technologies, tout comme les plateformes de télémédecine et de cours en ligne, ont été largement utilisées et les autorités ont déjà annoncé qu’elles en soutiendraient les développements.
Les chercheurs en sciences sociales et notamment ceux de l’Académie des sciences humaines et sociales de Chine (CASS) ont également été mobilisés sur des thématiques récurrentes en lien avec la gouvernance, les impacts économiques ou encore l’utilisation des nouvelles technologies en période d’épidémie.
Existe-t-il des appels à projets chinois ouverts aux coopérations internationales ?
P. A. : Les appels à projets (AAP) sur le COVID-19 ont été lancés en Chine au début du mois de février alors que le pays était le seul à faire face à l’épidémie. Ces appels ont été initiés à différents niveaux : national par les ministères et les agences de financement (MOST, NSFC), provincial (par exemple dans les provinces du Shaanxi ou du Guizhou) ou encore municipal (par exemple à Shenzhen) et universitaire (USTC, Zhejiang University, pour n’en citer que quelques-unes). Ces AAP sont restés essentiellement nationaux, publiés en chinois et ouverts sur de très courtes périodes d’une quinzaine de jours.
Depuis, d’autres appels nationaux ont été lancés concernant notamment la structure du virus, les mécanismes de contrôle du système immunitaire, l’utilisation de la médecine chinoise en prévention de l’infection virale ou encore les nouvelles technologies et l’IA comme outils de diagnostic et de suivi d’épidémie, ou la gestion des urgences de santé publique. Nos derniers échanges avec notamment la Fondation nationale des sciences naturelles de Chine (NSFC), agence de financement de la recherche, laissent entendre que les coopérations bilatérales sur le COVID-19 sont privilégiées et que des appels à projets multilatéraux sont en négociation avec la Russie, la Bulgarie, la Biélorussie ou encore la Turquie, pays membres du projet chinois des ‘nouvelles routes de la soie’
Comme vous l’avez rappelé, la Chine a très rapidement partagé ses données sur ce nouveau coronavirus. Est-ce que cette ouverture vers l’international est toujours d’actualité ?
P. A. : Selon le CORD-19 Publication Dashboard
En ce qui concerne la course pour trouver un vaccin, la compétition semble avoir pris le pas sur la collaboration. En effet, la Chine et les Etats-Unis ont brillé par leur absence le 5 mai dernier, lors de l’appel de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui invitait tous les pays du monde à financer ensemble le développement d’un vaccin.
P. A. : La Chine s’est engagée très rapidement dans la course. En mars dernier, le Ministère chinois pour la science et la technologie (MOST) faisait état d’un renforcement de la coopération internationale pour le développement d’un vaccin et mentionnait en particulier des rapprochements avec Inovio Pharmaceuticals aux Etats-Unis, BioNTech en Allemagne ou encore GlaxoSmithKline (GSK) au Royaume-Uni. Le pays compte également sur ses propres ressources. Actuellement, la Chine aurait cinq vaccins à l’étude en essais cliniques, dont plusieurs en phase 2. Sont en lice la China National Biotec Group (CNBG) en coopération avec le CDC chinois et l’Institut de virologie de Wuhan, mais aussi la société biopharmaceutique Sinovac ou encore CanSino BIO en collaboration avec l’Académie militaire des sciences médicales (AMMS). Il est certain que pour les autorités chinoises, qui entendent faire de la Chine un acteur majeur de la recherche mondiale, la mise au point d’un vaccin représenterait une nouvelle étape vers la réalisation de cette ambition.
En matière de recherche, la Chine est un partenaire important de la France et du CNRS —dont les premières collaborations avec la CAS remontent à 1978. Quel est l’impact de cette crise sur la coopération ?
P. A. : En effet, avec près de 3800 co-publications
Aujourd’hui, cela représente 27 structures conjointes de recherche et une vingtaine de programmes de recherche conjoints. Chaque année, environ 1500 chercheurs et chercheuses CNRS se déplacent en Chine pour participer à des conférences, animer la coopération et conduire des missions de terrain. En France, en 2018, nos laboratoires ont accueilli plus de 1400 doctorants chinois, soit environ 13 % de l’ensemble des doctorants étrangers présents au CNRS.
Il est donc certain que l’épidémie affecte le travail de recherche de nos structures conjointes. À Shanghai, les activités de l’IRL
Vous avez vécu la crise du COVID-19 depuis Pékin, avec une longueur d’avance sur le reste du monde. La France a commencé son déconfinement il y a maintenant plus d’une semaine, comment celui-ci s'est-il déroulé en Chine ?
P. A. : Le déconfinement en Chine a été très progressif, selon un tempo, des règles et une organisation différents selon les provinces, les villes, voire les villages. Pour les habitants à l’épicentre de l’épidémie — soit Wuhan (11 millions d’habitants) et la province du Hubei (60 millions d’habitants) — le confinement, qui a débuté le 23 janvier dans tout le pays, s’est prolongé jusqu’au 8 avril et a donc duré 77 jours.
A Pékin (20 millions d’habitants) où je me trouve, le déconfinement a commencé bien plus tôt, le 10 février. Mais la reprise du travail s’est étalée dans le temps, d’une part parce que bon nombres d’employés — y compris les universitaires et les chercheurs — étaient dans l’impossibilité de revenir en raison des restrictions de déplacement, et d’autre part en raison des contraintes sanitaires que les lieux publics et privés devaient mettre en place (port du masque, distanciation). Comme dans le reste du monde, le télétravail a alors été privilégié. Pendant cette période de déconfinement, tous les quartiers de la ville, notamment les ‘Hutongs’ autour de la Cité Interdite, ont été fermés aux non-résidents. Des comités de quartiers ont été créés pour filtrer les entrées, avec contrôle de température et d’identité. Ces mêmes contrôles se sont généralisés dans les lieux publics (métro, gare, aéroports, parcs, …) ou encore les magasins. Le port du masque était obligatoire.
Plus de 3 mois après le début de la crise, les parcs et certains sites et quartiers touristiques de la capitale sont à nouveau accessibles depuis quelques jours, mais avec un nombre d’entrées journalier limité et sous réserve d’un résultat favorable du ‘kit santé’ installé sur les smartphones des visiteurs et basé sur l’historique de leurs déplacements… La prise de température comme le ‘kit santé’ sont encore d’actualité à Pékin.
Depuis le début du mois de mai les contraintes, notamment de déplacement ou de port de masque, mises en place au niveau national et local sont levées progressivement. Par exemple, il est désormais possible de se déplacer hors de Pékin sans être contraint à une quarantaine de 14 voire 21 jours au retour dans la capitale, à condition de rentrer d’une région de Chine à faible risque sanitaire. Les premières expériences sur le terrain incitent toutefois à la prudence…
Concernant les ressortissants étrangers, les entrées en Chine sont, sauf au motif d’activités impératives ou humanitaires, actuellement suspendues
On parle depuis peu de nouveaux ‘clusters’ ou de la possibilité d’une deuxième vague dans le pays. A quel stade en est l'épidémie ?
P. A. : Globalement, l’épidémie en Chine semble sous contrôle, l’activité économique s’est remise progressivement en marche pour atteindre 85 % début mai. Toutefois, les autorités chinoises redoutent une seconde vague de contaminations avec des cas dits ‘importés’, en majorité des Chinois de retour au pays, notamment des étudiants. Les niveaux d’alerte et de contraintes sanitaires peuvent être relevés selon les situations. Cela a été le cas à Canton, mais aussi dans la province du Shaanxi ou encore à Shanghai et à Pékin qui ont renforcé, entre autres, le contrôle sur les arrivées internationales.
Ainsi, en avril, la recrudescence de nouveaux cas à la frontière avec la Russie, dans le Heilongjiang, a suscité l’inquiétude des autorités. A cette même période et quasiment sans explication, le district de Chaoyang à Pékin, où sont situées de nombreuses ambassades et où résident beaucoup d’expatriés, a été classé ‘zone rouge’, soit à risque maximal. Cette mesure a été levée fin avril.
Aujourd’hui encore, la situation reste fragile. Le 11 mai dernier, 5000 habitants d’un quartier de Wuhan ont été placés en quarantaine suite à la découverte d’un nouveau foyer de contamination. À Shulan, dans la province du Jilin, au nord-est de la Chine, ce sont près de 630 000 habitants qui ont été confinés pour les mêmes raisons. En revanche, le niveau d’alerte sanitaire a été abaissé le 13 mai à Canton.
Les autorités souhaitent renforcer les capacités de dépistage dans les zones particulièrement sensibles comme celle de Wuhan. Le dépistage en 10 jours de la totalité de la population de la ville a été annoncé. Des études sont également conduites dans le pays pour déterminer le nombre de cas asymptomatiques et le niveau d’immunité. Après avoir largement vanté l’efficacité des mesures prises pour contrôler l’épidémie, il n’est pas question pour les autorités chinoises et pour Pékin de prendre le moindre risque…