Éoliennes en mer et biodiversité : la science prend le large

Institutionnel

Alors que les projets industriels d’éoliennes offshore se multiplient le long des quatre façades maritimes de l’Hexagone, une expertise scientifique collective menée par le CNRS et l’Ifremer dresse l’état des lieux de leurs effets sur la biodiversité marine et des mesures d’atténuation étudiées par la littérature scientifique.

En ce printemps 2026, un vent de renouveau soufflait sur les parcs éoliens marins en France hexagonale. Au large de la Vendée, le parc de Yeu-Noirmoutier entrait en pleine exploitation – le quatrième à l’échelle nationale après ceux de Fécamp (Seine-Maritime), Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) et Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Désormais entièrement opérationnelles, ses 61 turbines de 8 MW visent une production de 488 MW d’électricité, soit l’équivalent de la consommation électrique annuelle de la population vendéenne (800 000 personnes). En parallèle, à une quinzaine de kilomètres des côtes normandes, le parc de Dieppe-Le Tréport voyait s’élever les premières de ses 62 turbines. À terme, d’ici sa pleine exploitation en fin d’année, le parc pourrait alimenter l’équivalent de la consommation électrique de 850 000 personnes, soit les deux tiers de la population de Seine-Maritime. 

C’est que l’éolien en mer a le vent en poupe, en France comme en Europe. Depuis l’ouverture en 1991 du premier parc éolien offshore au Danemark, le Vieux Continent s’est positionné en pionnier et leader du secteur à l’échelle mondiale1. Au total, en 2023, la capacité installée de l’éolien offshore en Europe atteignait 34 GW, avec la mer du Nord en cœur battant de la filière. Face aux ambitions de la Chine, passée en un peu moins d’une décennie au rang de première productrice mondiale hébergeant la moitié des parcs en mer, l’Europe a relancé son soutien à cette industrie, propice tant à l’atténuation du changement climatique qu’à la souveraineté énergétique du continent. En 2023, le European Wind Power Action Plan2 table sur une puissance éolienne offshore de 60 GW en 2030 et 300 GW d’ici 2050.

Un voilier passe devant le parc éolien de Saint-Nazaire.
Inauguré en 2022, le parc éolien en mer de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) est le premier installé et exploité en France.© Jean-Claude MOSCHETTI / CNRS Images

Dans ce contexte de relance européenne, la France hexagonale et ses quatre façades maritimes n’est pas en reste. Avec un tiers du potentiel européen pour le déploiement de l’éolien en mer, l’Hexagone constitue un maillon clé pour atteindre les objectifs de l’UE1. En février 2022, le président de la République française lance un « pacte éolien en mer entre l’État et la filière ». Celui-ci vise une cinquantaine de parcs à l’horizon 2050 pour une capacité installée d’environ 45 GW, soit un quadruplement du nombre d’emplois pour un total de 40 milliards d’euros d’investissements sur 15 ans. Un point retient particulièrement l’attention : la mise en œuvre de « projets exemplaires en matière d’intégration à l’environnement, humain comme naturel, dans lesquels ils s’insèrent ».

La cartographie des connaissances la plus complète à ce jour

C’est dans ce cadre d’une filière industrielle en pleine croissance et soutenue par l’État que les ministères en charge de l’énergie, de l’écologie et de la mer ont saisi le CNRS – via sa Mission pour l’expertise scientifique – et l’Ifremer pour étudier les effets de ces éoliennes sur la biodiversité et les écosystèmes marins et côtiers. Cette saisine fait elle-même suite à la création en 2022 de l’Observatoire national de l’éolien en mer puis au débat public national La mer en débat en 2024. Objectif de cette expertise, conduite par Cédric Bacher, chercheur Ifremer en écologie marine2, et Nathalie Niquil, directrice de recherche au CNRS en écologie marine3 : établir un état des connaissances scientifiques disponibles. Mission accomplie : une revue systématique décortiquant plus de 400 publications scientifiques, identifiées après l’examen initial de plus de 4 500 publications, par 25 expertes et experts issus de 13 établissements de recherche français et belges a débouché sur la cartographie des connaissances la plus complète à ce jour.

Pour ce faire, l’expertise a analysé dix pressions exercées par les éoliennes offshore sur la biodiversité marine, telles qu’elles sont décrites et analysées dans la littérature scientifique. Par exemple, « les structures des parcs éoliens en mer constituent des obstacles au déplacement de certaines espèces mobiles, dans l’air comme dans l’eau. Elles offrent également de nouveaux supports sous-marins favorisant la colonisation biologique d’espèces habituellement rencontrées sur des rochers », observe Cédric Bacher. Concrètement, là où des moules s’accrochent aux fondations, on constate une augmentation de l’abondance et de la taille des poissons qui s’en nourrissent, à l’instar du tacaud. De même, la modification des habitats des fonds marins et de la colonne d’eau par les éoliennes se traduit aussi bien par « un changement de la turbulence dans la colonne d’eau que par une filtration du plancton par les moules », relève le chercheur. 

Une colonie de moules communes.
Les moules utilisent les éoliennes en mer comme de nouvelles structures où s'accrocher.© Olivier Dugornay / Ifremer

Par ailleurs, « la restriction ou la suppression de certaines activités de pêche, comme le chalutage de fond, engendrent ce que la littérature scientifique décrit comme un “effet réserve”. Dans ce cas, on observe une augmentation de l’abondance et de la taille moyenne de certaines espèces dans la zone », explique Nathalie Niquil. Elle ajoute : « La littérature scientifique parle beaucoup des effets des sons intenses. Par exemple, la technique de battage de pieux utilisée pour installer certaines fondations produit des sons de forte intensité susceptibles de se propager sur plusieurs dizaines de kilomètres sous l’eau, ce qui fait fuir les mammifères marins. Cependant, on peut atténuer ces effets en prenant les mesures adaptées ».

Éviter, réduire et compenser les effets

Afin d’atténuer les effets des éoliennes en mer, l’analyse de la littérature scientifique fait ressortir plusieurs leviers d’action. Pour atténuer certains effets identifiés, la littérature suggère l’intérêt de cartographier les habitats marins de manière à installer les turbines dans des zones où certaines espèces sont moins sensibles à leurs effets. De même, l’expertise note un certain nombre de dispositifs techniques étudiés par la science pour réduire l’intensité, l’ampleur ou la durée des effets – la plupart des études scientifiques qui parlent d’atténuation (85 %) leur sont d’ailleurs consacrées. « On peut par exemple arrêter les pales à certaines heures ou périodes de l’année pour éviter les collisions avec les oiseaux ou les chauves-souris, explique Cédric Bacher. Pour atténuer le son, on dispose désormais de rideaux de bulles pour limiter la propagation du son dans l’eau ou d’un protocole de montée en puissance sonore progressive lors de la construction pour que les espèces aient le temps de s’éloigner ».

Rideau à bulles utilisé lors de l'installation de pieux dans le parc éolien offshore allemand Borkum West-2.
Mis en place lors de la pose des éoliennes, les rideaux de bulles atténuent le son des travaux pour la biodiversité marine alentour.© Hero Lang / Wikimedia CC BY-SA 3.0

S’il est désormais certain, après les deux ans et demis de travail de l’expertise scientifique, que le déploiement massif d’éoliennes en mer transformera de manière durable la biodiversité marine et côtière, il demeure encore des lacunes à combler. « Il reste des lacunes à combler comme la compréhension des effets liés à l’introduction d’espèces non indigènes, aux substances chimiques ou aux combinaisons des effets des différentes pressions, en particulier sur le fonctionnement des écosystèmes », souligne ainsi Nathalie Niquil. Et d’ajouter : « Il serait important que les acteurs de la recherche se mobilisent sur ces questions, en lien avec les opérateurs industriels, pour que de nouvelles mesures d’atténuation soient proposées et testées »De même, peu d’études ont suivi les éoliennes sur le long terme, sachant que les parcs ont une durée de vie moyenne de vingt à trente ans et que certains se rapprochent de leur démantèlement. 

Autant de recherches à poursuivre afin de concilier souveraineté énergétique européenne, décarbonation et préservation de la biodiversité.