Accélérateurs de particules : l’expertise française s’exporte
L’accélérateur Spiral2 démarre ses premières expériences. L’occasion pour les laboratoires français impliqués de montrer la force de leur savoir-faire, reconnu et valorisé dans de nombreux projets européens et internationaux.
« Le début de la campagne expérimentale est un jalon important pour la France et nos partenaires du monde entier », assure Navin Alahari, directeur du Ganil. C’est dans ce laboratoire que, enterré à neuf mètres sous terre, l’accélérateur Spiral2 accueille ses premiers utilisateurs dans sa nouvelle salle d’expériences « Neutrons For Science » (NFS). Un « projet de grande ampleur, au service de la physique nucléaire mondiale », selon Héloïse Goutte, directrice-adjointe du Ganil.
Piloté conjointement par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et le CNRS, le Grand accélérateur national d’ions lourds (Ganil) à Caen est aujourd’hui l'un des cinq plus grands laboratoires au monde pour la recherche avec des faisceaux d’ions, ces atomes auxquels il manque certains de leurs électrons. La communauté scientifique lui doit de nombreuses découvertes sur la structure et les propriétés du noyau des atomes, notamment les limites de leur stabilité. Progressivement mis en service depuis son inauguration fin 2016, le nouveau Spiral2 – pour Système de production d’ions radioactifs accélérés en ligne de seconde génération – doit aller encore plus loin dans les secrets de l’atome en produisant des faisceaux, parmi les plus intenses du monde, de nouveaux noyaux exotiques
Commencée en juillet 2019, la mise en route a été compliquée par la crise sanitaire du Covid-19 mais les objectifs initiaux ont finalement été tenus : l’accélérateur est opérationnel depuis l’automne 2021, avec des faisceaux d’ions stables légers, inédits au GANIL avant son installation.
Pluridisciplinaire, GANIL-Spiral2 trouve, au-delà de la physique fondamentale, des applications en science des matériaux, biologie et médecine ou encore en astrophysique. Il s’agit de mieux comprendre tout autant les propriétés du noyau atomique pour remonter aux origines de l’organisation de la matière jusqu’à l’émergence de l’Univers, que le vieillissement de matériaux susceptibles d’être utilisés pour le stockage des déchets radioactifs. Les traitements anticancéreux utilisant des radioéléments ou des traceurs radioactifs, GANIL-Spiral2 pourra aussi être utile, par exemple, à la recherche de nouvelles voies de production de radioéléments. « Le développement technologique vient en appui d’objectifs scientifiques décidés par des équipes internationales qui se fédèrent autour d’un projet commun », précise Héloïse Goutte.
Pour fonctionner de bout en bout, un accélérateur de particules nécessite un certain nombre de technologies qui varient selon le type d’accélérateur : linéaire (linac), circulaire, à technologies froides ou chaudes, en fonctionnement pulsé ou continu, etc. Dans le cas du linac supraconducteur Spiral2, une source produit d’abord des ions purs en très grandes quantités afin d’alimenter l’accélérateur en continu. « Plus modulable » que son prédécesseur selon la direction du Ganil, Spiral2 peut produire des particules légères comme des ions lourds. Ces ions sont ensuite rassemblés en paquets concentrés et pré-accélérés, avant d’être envoyés dans les cavités supraconductrices pour y être propulsés jusqu’à l’énergie nominale à l’entrée des salles d’expériences. Par ce processus, les vitesses des ions peuvent atteindre 25 % de la vitesse de la lumière pour les particules légères et 18 % pour les ions lourds dans les installations Spiral2. Les chercheurs et chercheuses installent enfin dans ces salles des ensembles de détection, d’acquisition et de traitement des données. Spiral2 possède également un autre moyen de production et d’étude des ions radioactifs dans la salle du Super Spectromètre Séparateur S3.
Pour chacune de ces étapes, la technologie française est reconnue pour ses prouesses et recherchée de par le monde. Les équipes françaises, en particulier dans nos exemples celles au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie
Des sources de plus en plus intenses
Première étape du voyage du faisceau au cœur d’un accélérateur de particules : la source. Dérivées d’études faites sur la fusion nucléaire par confinement magnétique, les premières sources d’ions dites ECR
Les équipes françaises ont par exemple produit une source originale, Phoenix Booster, sur laquelle se base la source du linac de Spiral2 (modèle Phoenix V3) et qui permet d’augmenter l’état de charge des ions. Des accords ont été passés pour l’utiliser au CERN
Une expertise de tout l’écosystème français
Après avoir produit les ions, converti le faisceau de particules résultant en paquets puis les avoir pré-accélérés, ces paquets d’ions sont envoyés dans les cavités accélératrices. Celles-ci doivent être alimentées en puissance électromagnétique à une fréquence précise, afin qu’un champ électrique accélérateur intense puisse s’y établir : en faisant l’interface entre la source et les cavités, les coupleurs de puissance radiofréquence (RF) assurent la transmission de puissance RF avec le minimum de pertes.
Dans les accélérateurs basés sur la technologie froide, du même type que Spiral2, ces objets technologiques assurent également la transition entre un milieu à température ambiante et pression atmosphérique (côté source), et un milieu à température cryogénique (environ -270 °C) sous un vide très poussé
Pour concevoir des prototypes puis préparer ces coupleurs, les tester et les amener à leurs performances nominales, le LAL a construit des salles blanches et des bancs de test, et a dû adapter ses équipements, sa logistique et la formation de ses personnels aux cadences nécessaires à la production de 8 à 10 coupleurs par semaine. « L’expertise française en la matière passe aussi par deux industriels, Thales et PMB Alcen, avec lesquels nous collaborons de manière rapprochée pour la production en série », précise Walid Kaabi. Une expertise qui ne se dément pas : les coupleurs de puissance installés sur XFEL sont en fonctionnement en continu depuis 2017 sans aucun incident à signaler.
La France partenaire de projets européens et internationaux
Dans la suite du trajet du faisceau, ces coupleurs mènent donc aux cavités accélératrices, supraconductrices
Le laboratoire construira aussi 13 cryomodules complets pour le projet European Spallation Source (ESS) en Suède. Ces modules accéléreront cette fois des protons pour étudier la structure des matériaux et les mouvements à l’échelle atomique et moléculaire, avec des applications dans de nombreuses disciplines telles que les sciences de la vie, l’énergie ou le transport. Plusieurs industriels français et européens sont à nouveau impliqués pour le passage à la série. « En fusionnant le LAL plutôt historiquement expert des technologies chaudes et l’IPNO plutôt sur les technologies froides, l’IJCLab peut aujourd’hui travailler sur l’ensemble du spectre des technologies des accélérateurs », se réjouit Walid Kaabi.
Le laboratoire contribue ainsi également à PIP-II
Rester à la pointe sur long terme
À plus long terme, les équipes françaises préparent le futur. À Spiral2, il s’agira d’installer deux nouvelles salles d’expérience (S3 disponible dès 2024 et DESIR) puis un nouvel injecteur pour des ions encore plus lourds. L’IJCLab travaille aussi sur une technologie nommée ERL (energy recovery linac). Plutôt que de laisser l’énergie accumulée dans le faisceau se perdre dans un piège en bout de course, cette technologie permettrait de la réutiliser pour accélérer un faisceau nouvellement injecté.
Une autre question de recherche est l’amélioration des cavités accélératrices supraconductrices en régime radiofréquence
© Cyril FRESILLON/LHC/CNRS Photothèque
Pour atteindre des énergies plus élevées – et étudier des phénomènes sur des échelles de temps ultra-courtes – sans multiplier la taille des accélérateurs, il faut remplacer l’utilisation de cavités radiofréquence par une autre technique d’accélération/ L'accélération laser-plasma, qui utilise l'interaction d'un laser avec la matière, est une des voies explorées. Des recherches exploratoires sont menées sur ce sujet partout dans le monde, des États-Unis (Berkeley Lab) au Laboratoire d'optique appliquée
Ces trois technologies font partie de la feuille de route européenne qui fixe les priorités pour la physique des particules et les infrastructures associées pour les prochaines décennies (voir encadré). Au-delà, de nombreuses innovations maturent aujourd’hui dans les laboratoires français comme étrangers : utilisation de l’intelligence artificielle, machines inédites, nouveaux procédés de fabrication (impression 3D)... « Notre discipline nécessite des compétences variées, de grandes collaborations internationales et un temps long : les scientifiques qui initient un grand projet d’accélérateur en voient rarement la fin ! », conclut Walid Kaabi.
Une stratégie européenne en physique des particules
Gérée par le Conseil du CERN
L’amélioration d’ici 2027 du Grand collisionneur de hadrons (LHC) en une version « haute luminosité », qui permettra d’étudier plus facilement des événements rares, est au cœur de cette stratégie. Une « usine à Higgs », dont le démarrage est prévu entre 2035 et 2040, devrait ensuite produire de grandes quantités de cette particule, découverte au LHC en 2012, qui explique la masse de toutes les autres particules élémentaires, afin de mieux l’étudier. De quoi consolider le modèle standard de la physique des particules ou détecter le signe qu’une nouvelle physique au-delà de ce modèle standard est nécessaire. Mais le type exact des machines qui seront construites dépendra du développement des technologies. « Cette stratégie se construit à partir des besoins et des connaissances de la communauté, dans une stratégie "bottom-up" », explique Walid Kaabi qui est impliqué dans l’élaboration de la feuille de route sur les ERL.
Le chercheur est aussi coordinateur national pour le CNRS du projet européen de R&D collaborative I.FAST, démarré le 1er mai 2021. Cette initiative promeut les innovations des laboratoires auprès des instances européennes, ce qui permet à l’Europe de financer de grands projets de manière raisonnée en s’appuyant sur une communauté structurée incluant tout l’écosystème nécessaire.
L’IJCLab et le LPSC, en lien étroit avec le CEA, participent également au projet PACIFICS, lauréat de l'action EquipEx+ du gouvernement, soutenant des équipements structurants pour la recherche dans le cadre du Programme d'investissements d'avenir (PIA3). Son objectif est de faire progresser les infrastructures de R&D nécessaires au développement des accélérateurs de demain, afin que les équipes françaises se maintiennent à la pointe de l’innovation pour les décennies à venir.