Le CNRS accélère sa transition vers la souveraineté numérique
Dans un contexte où la dépendance aux outils numériques extra-européens entraîne une situation de vulnérabilité stratégique et financière, le CNRS cherche à renforcer sa souveraineté. Au programme : la bascule de plusieurs applications clés et une collaboration étroite avec la Direction interministérielle du numérique.
Le 12 juin 2026, le gouvernement américain ordonnait à l’entreprise Anthropic de couper l’accès à ses modèles d’IA Mythos 5 et Fable 5 au nom de la sécurité nationale. Une décision unilatérale qui a fait figure d’électrochoc dans le monde entier. « L’actualité démontre que notre dépendance aux outils numériques extra-européens est critique », commente Marie-Pierre Fontanel, directrice des systèmes d’information du CNRS.
Une vulnérabilité stratégique
Serveurs et services de cloud, clients de messagerie électronique et de visioconférence, mais aussi bases de données et applications collaboratives… L’omniprésence des outils numériques américains – notamment ceux des GAFAM1 – et, de plus en plus, chinois, à laquelle les particuliers sont confrontés, se vérifie également à l’échelle des organismes nationaux de recherche comme le CNRS.
Ces derniers ont récemment pris conscience qu’une telle dépendance devient synonyme de vulnérabilités multiples. Héberger ses données scientifiques et administratives dans un cloud hors de l’Union européenne expose ainsi à un risque de fuite d’informations sensibles. Le coût des différentes applications pèse également sur les finances de l’organisme. « Le seul outil de visioconférence Zoom coûtait 400 000 euros par an au CNRS », illustre Marie-Pierre Fontanel. « La sortie de notre contrat d’hébergement externalisé avec une messagerie Microsoft Exchange au profit d’une messagerie libre opérée par notre partenaire Renater représente une économie de 20 millions d’euros sur six ans. » Un argument qui porte dans un contexte de tension budgétaire.
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Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, aussi connues sous l’acronyme de GAFAM, comptent parmi les plus grandes entreprises américaines du numérique et influencent fortement cette industrie à l’échelle mondiale.
Ces éléments poussent le CNRS à identifier la sortie des outils des GAFAM comme un besoin prioritaire. À l’échelle de l’État, cet objectif stratégique est incarné par la Direction interministérielle du numérique (DINUM). Sa directrice au moment de la rédaction de cet article, Stéphanie Schaer, en explique les orientations : « Nous élaborons la stratégie numérique de l’Etat et pilotons sa mise en œuvre, avec en ligne de mire une efficacité accrue des agentes et agents publics et un renforcement de notre souveraineté. »
Visioconférence, messagerie, IA : la transition est en cours
Après une phase de diagnostic à partir de fin 2024, la transition commence à s’opérer au CNRS depuis début 2025. Parmi les premiers changements : la bascule de l’outil de visioconférence Zoom vers les outils de LaSuite, un ensemble de logiciels développés par la DINUM. Les agentes et agents peuvent désormais communiquer sur la messagerie instantanée Tchap, ou encore passer des appels vidéo avec Visio. « La DINUM a investi ce champ de la bureautique du quotidien pour permettre aux agentes et agents publics de travailler efficacement avec des outils collaboratifs, et ce dans un environnement maîtrisé et sécurisé », indique Stéphanie Schaer. Aujourd’hui, Tchap compte plus de 800 000 inscrits à l’échelle de la fonction publique, dont 400 000 utilisateurs et utilisatrices réguliers.
En avril 2026, le CNRS est aussi sorti de la solution Microsoft Exchange pour la messagerie électronique, passant à la solution open source Zimbra de Renater. « La migration n’a pas été facile pour les agentes et agents, en raison d’une expérience utilisateur encore dégradée et de problèmes techniques avec le client Outlook de Microsoft que nous n’avions pu anticiper. Il y a également eu des problèmes de stabilisation de la plateforme de messagerie, qui sont aujourd’hui derrière nous », commente Marie-Pierre Fontanel. « Cette transition démontre le caractère crucial de l’accompagnement des agentes et agents. Les équipes en délégation régionale ont ainsi été fortement mobilisées. » La directrice des systèmes d’information souligne l’impact positif de cette migration : « Sortir de Microsoft Exchange nous permet de réduire notre dépendance, de faire des économies et de renforcer la cybersécurité de notre organisme. »
Autre enjeu de taille : l’intelligence artificielle générative, utilisée pour assister les agentes et agents dans leurs tâches du quotidien. « Face aux modèles américains et chinois, qui dominent actuellement le marché mais pour lesquels nous ne maîtrisons pas nos données, le CNRS a fait le choix d’une solution en partenariat avec l’acteur français Mistral AI », détaille Marie-Pierre Fontanel. Baptisée CNRS-Emmy, elle est proposée aux agentes et agents depuis décembre 2025 et compte désormais plus de 13 000 utilisateurs et utilisatrices réguliers. Le champ de l’IA est également investi par la DINUM, qui a récemment élargi l’accès à son outil Assistant, là aussi développé avec Mistral AI. « L’État a un rôle en termes d’impulsion industrielle, notamment par le biais de la commande publique », soutient Stéphanie Schaer.
À l’écoute des utilisateurs et utilisatrices
Quels sont les chantiers à venir ? « Notre prochaine grande échéance est fin 2029 : il s’agit de notre sortie de la solution Microsoft Sharepoint », expose Marie-Pierre Fontanel. Cette transition, qui fait suite aux annonces de Microsoft de passer son outil sur le cloud, est imposée par l’État. Elle impactera 2 000 espaces collaboratifs au CNRS ainsi que plusieurs applications utilisées au quotidien par les agentes et agents, tels que l’intranet ou le portail DU dédié aux directeurs et directrices de laboratoires. « Il n’existe pas actuellement d’outil unique pour remplacer toutes les fonctionnalités de Sharepoint », constate la directrice des systèmes d’information du CNRS. « Nous menons un travail de fond pour identifier des solutions de substitution internes comme sDrive, ou des outils proposés par la DINUM tels que Docs, Fichiers, Grist… » Une opération d’ampleur, donc, qui permettra à terme d’économiser 2 millions d’euros par an.
À la DINUM aussi, les efforts se poursuivent pour améliorer LaSuite. « Nous nous appuyons sur une démarche itérative, à l’écoute des retours de nos utilisateurs et utilisatrices », confirme Stéphanie Schaer. « Visio, par exemple, propose déjà la transcription automatique à l’aide de l’IA, mais en différé. Nous travaillons actuellement pour proposer la transcription synchrone, ce qui permettra d’avoir le sous-titrage et la traduction simultanée pour une meilleure accessibilité. » Les échanges se poursuivent également avec les directeurs et directrices des systèmes d’information au sein des ministères et des opérateurs pour s’assurer du bon déploiement des outils. « Je rencontre régulièrement mes homologues », abonde Marie-Pierre Fontanel. « C’est l’occasion d’échanger sur nos problématiques et nos bonnes pratiques. » Un beau programme en perspective !