Les métiers de la recherche amorcent leur mue environnementale
Si, dans les pratiques scientifiques, la transition environnementale est déjà engagée, les carrières et métiers de la recherche commencent eux aussi à faire leur mue.
« À 43 ans, j’étais plus âgée que la plupart des collègues qui m’accueillait durant mon stage de fin d’études », en rit encore Stéphanie Boniface. Par-delà l’anecdote, la reconversion de cette ancienne ingénieure aéronautique vers des métiers compatibles avec ses valeurs et son engagement pour l’environnement témoigne d’un mouvement de fond. Stéphanie Boniface est aujourd’hui chargée de mission empreinte environnementale de l’enseignement supérieur et de la recherche français, la première au sein de l’Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) qui regroupe et coordonne les forces de recherche en sciences du climat en Île-de-France. Quoiqu’encore marginale, bien loin d’un « Big Bang de la recherche », la transition environnementale, qui touche tous les métiers de la recherche, s’observe par des « réajustements au sein des disciplines et de déplacements vers des objets qui sont à la fois communs et nouveaux pour tout le monde » selon Olivier Leclerc, directeur de recherche au CNRS au sein du Centre de théorie et d’analyse du droit et rapporteur de l’avis du Comité d’éthique du CNRS (Comets) « Intégrer les enjeux environnementaux à la conduite de la recherche – Une responsabilité éthique ».
Ces reconversions touchent aussi bien les profils administratifs que scientifiques, mais toutes procèdent d’une même logique : le déclic. Pour Stéphanie Boniface, le sien remonte à sa première marche pour le climat
Émergence et retour en grâce de professions
En plus des reconversions, on observe l’émergence de nouveaux métiers. C’est le cas de Stéphanie Boniface, qui reconnaît que son poste à l’IPSL « se construit en avançant », mais c’est aussi celui de Carole Mainguy, première chargée de transition à la délégation Occitanie Ouest du CNRS, l’une des dix-huit délégations régionales de l’organisme. Alors qu’elle consacrait déjà 20 % de son temps à ces problématiques, cette ancienne chargée de communication se voit ouvrir un poste à plein temps. Comme Stéphanie Boniface, elle admet des « problématiques de légitimité d’un métier au spectre très vaste », qui couvre aussi bien la sensibilisation des agents, la gestion de projets régionaux – à l’instar d’un nouveau cahier des charges pour l’entretien des espaces verts, en phase avec les recommandations de l’IPBES – ou encore le soutien local à la formation à la transition environnementale des agents de l’État. Pour concilier tous ses aspects, la chargée de transition adopte une position de « diplomate facilitatrice », de façon à « travailler l’acceptabilité de sujets souvent clivants, parfois bien vite perçus comme culpabilisants ».
En parallèle, d’autres métiers, jusqu’alors en recul, reviennent en grâce. À l’heure où de plus en plus de laboratoires songent à privilégier la verrerie plutôt que le plastique, les souffleurs de verre pourraient avoir leur rôle à jouer dans la transition environnementale de la recherche. Cécile Valter, souffleuse de verre au CNRS au sein de l’Institut des sciences chimiques de Rennes
Enfin, d’autres ont d’ores et déjà intégré la transition environnementale à leur éventail de compétences. Chargée d’études et de conseils en commande publique et techniques d’achats à la direction déléguée aux achats et à l’innovation, Aurore Debono dresse l’historique de son ancien métier d’acheteuse : « Le développement durable dans les marchés publics n’est pas nouveau : dès les années 1990, les marchés publics français intègrent des critères sociaux et environnementaux facultatifs. De sorte qu’aujourd’hui, trente ans après, la soixantaine d’acheteurs en délégations régionales ne découvrent pas des règlementations comme la loi Climat et résilience
Vers un encadrement institutionnel des transitions individuelles ?
Cependant, si des métiers et objets de recherche émergent, d’autres, à l’inverse, pourraient se transformer en profondeur. Olivier Leclerc assume ainsi que « compte tenu de leur impact négatif sur l’environnement, on puisse envisager de restreindre voire d’interdire certaines recherches. Une telle démarche dans le domaine de l’éthique environnementale serait proche de celle qu’on connaît en bioéthique ». Et le rapporteur de l’avis du Comets de citer en exemples les recherches sur les techniques de fracturation hydraulique pour l’exploitation pétrolière, de manière à laisser dans le sous-sol les ressources fossiles comme le recommande le GIEC, et celles en géo-ingénierie. Dès lors, se pose la question de l’encadrement de la transition environnementale des métiers de la recherche par les institutions scientifiques. Jusqu’alors, les changements s’opéraient au niveau individuel. Or, « cette politique de volontariat individuel ralentit nécessairement la carrière », déplore Camille Scalliet. La jeune chargée de recherche au CNRS au sein du Laboratoire de physique de l’ENS
Car la transition individuelle a un coût que tout le monde ne peut pas supporter. Toutes les personnes interrogées dans le cadre de cet article ont eu la chance de bénéficier d’une situation familiale et professionnelle stable avant de bifurquer. Du fait de son expérience de chargée de communication dans la même délégation, Carole Mainguy reconnaît s’être « sentie à l’aise de changer de métier sans plonger dans l’inconnu, de bénéficier de l’expérience du terrain et de bien connaître la structuration de l’organisme et de ses partenaires ». Pour sa part, Camille Scalliet admet que sa « titularisation au CNRS a permis une flexibilité et un questionnement des pratiques de recherche que n’offre pas le post-doctorat ». Quant à André Estevez-Torres, il confesse sans ambages avoir eu « la chance d’être payé pour produire des connaissances » et d’être « parti d’une situation particulièrement privilégiée – avec un ERC Consolidator
À l’image du GDR Labos 1point5, diverses composantes du CNRS mettent en place des passerelles afin d’encadrer la transition – ou, du moins, l’intégration des problématiques environnementales aux métiers de la recherche. C’est le cas à CNRS Ingénierie, l’un des dix instituts de l’organisme, qui a mis en place en janvier 2025 une unité d’accompagnement et de recherche (UAR) consacrée à l’analyse de cycle de vie (ACV)
Sans contraindre ses agents à choisir tel ou tel métier plutôt qu’un autre, le CNRS prend ainsi progressivement en charge l’encadrement institutionnel de la transition environnementale des carrières scientifiques. Dans ce contexte, le CNRS anticipe dès à présent le sujet des compétences nécessaires à la transition environnementale, qu’il a intégré dans les réflexions relatives à son prochain Contrat d’objectifs, de moyens et de performance. L’enjeu est de taille : comme le rappelle Olivier Leclerc, « il faut faire en sorte que la politique bas carbone du CNRS s’accorde aux réalités professionnelles des métiers ».
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