Les sites CNRS, havre de biodiversité ?

Institutionnel

Fin mai, le CNRS a lancé sur son campus de Gif-sur-Yvette une initiative pilote de son « observatoire de la biodiversité des sites CNRS ». Une démarche appelée à s’étendre à travers la France. Objectif : identifier les espèces animales et végétales de ses sites pour mieux les protéger.

Myrtil, lotier corniculé, pipistrelle de Nathusius… Qu’ont de commun ces espèces, à poils, à écailles et à feuilles ? Toutes habitent au moins un site du CNRS en France hexagonale. Pour mieux connaître la faune et la flore qu’il abrite sur ces campus, le premier organisme de recherche français lance une démarche innovante : l’observatoire de la biodiversité des sites CNRS.

Celle-ci s’inscrit dans le cadre du plan biodiversité de l’institution, lui-même intégré à son schéma directeur développement durable et responsabilité sociétale. En effet, un premier calcul de l’empreinte de ses activités sur la biodiversité a mis en lumière l’impact direct du foncier sur la faune et la flore de ses sites, même si l’essentiel de cette empreinte découle des achats. Dans ce contexte, l‘observatoire biodiversité vise à inventorier les espèces vivant sur un certain nombre de sites et, ainsi, évaluer les conséquences des activités de l’établissement.

Première étape de cet observatoire : le campus de Gif-sur-Yvette, dans l’Essonne. Depuis 80 ans, le CNRS y possède un domaine de 80 hectares, dont la moitié est constituée de forêt, à proximité du parc naturel régional de la vallée de Chevreuse. « Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les scientifiques français voulaient doter la science d’un écrin pour accompagner le redressement du pays. Et cet écrin fut le domaine de Gif, rappelle Carole Le Contel, déléguée régionale adjointe et référente transition environnementale de la délégation régionale CNRS Île-de-France Gif-sur-Yvette. Depuis lors, le CNRS a toujours conservé ce foncier ». 

Gif, un écrin de biodiversité

Preuve en est la création, dès 1969 par Michel Dumont, alors souffleur de verre au service logistique, d’un club nature au sein de la délégation, qui déclarait expressément « préserver notre bijou de biodiversité qu’est le parc du CNRS », soutient son actuelle responsable, Valérie Besson. Rentrée au club en 1991, celle qui est également coordinatrice de campagnes au service des ressources humaines de la délégation a vu les activités du groupe se diversifier en plus de trente ans. Initialement fondé par des amateurs d’ornithologie, le club s’est par la suite ouvert au patrimoine végétal du campus, en particulier sa centaine d’arbres remarquables. Séquoia, gingko, cèdre de l’Atlas et même un platane d’Espagne tricentenaire à proximité du château : ces géants verts ont fait l’objet d’un inventaire par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) en 1974 puis d’un travail de valorisation de la part des membres du club nature. « Un travail1  qui a permis en 2002 le classement de 31 hectares du domaine en zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique », s’enorgueillit sa responsable.

  • 1Matérialisé par une brochure, « Le domaine de Gif, un patrimoine naturel à protéger », publiée en trois éditions entre 1995 et 2002.
Liquidambars sur le campus du CNRS à Gif-sur-Yvette (Essonne)
Le campus du CNRS à Gif-sur-Yvette (Essonne) est réputé pour ses arbres remarquables, à l'instar de ces liquidambars.© Valérie Besson / CNRS

Pour concilier protection de la biodiversité et qualité de vie au travail dans ce cadre exceptionnel, la délégation s’est engagée depuis plusieurs années dans une démarche de transition environnementale. Gestion différenciée des espaces verts, éco-pâturage ou encore recyclage d’une partie des déchets végétaux pour en faire du paillage… Autant d’actions qui ont valu en 2025 au site d’être labellisé EcoJardin. Et qui font dire à Carole Le Contel qu’« au vu du travail global que nous menons depuis des années en matière de biodiversité, dès que j’ai eu connaissance de la mise en place de sites pilotes, j’ai souhaité que le campus de Gif en fasse partie ».

Très concrètement, l’observatoire de la biodiversité, inspiré des sciences participatives, vise l’alimentation de deux bases de données nationales, portées par le programme VigieNature, à savoir Propage pour les papillons et Florilèges pour la flore des prairies urbaines. Le campus de Gif y rajoute également le protocole Vigi Chiro sur les chauve-souris. « Ces bases ont été choisies car elles couvrent un large éventail de pressions à l’encontre de la biodiversité sur nos sites », précise Séverin Baron, responsable adjoint du pôle transition environnementale du CNRS1 . Et de lister celles-ci : quiétude et piétinement, produits phytosanitaires, pression sur les corridors biologiques, changement climatique ou encore fauche des prairies. En pratique, deux à trois agents volontaires par site réaliseront ces suivis locaux, accompagnés par un animateur. 

  • 1Au sein du pôle Transition environnementale, Mission transverse d’appui au pilotage.
Écopâturage sur le campus du CNRS à Gif-sur-Yvette
Le campus giffois du CNRS s'est engagé dans une démarche en faveur de la biodiversité depuis plusieurs années, par exemple à travers l'écopâturage.© CNRS

À ces bases communes à tous les prochains observatoires, le campus de Gif rajoute une spécificité : la tente Malaise. Du nom de son inventeur, l’entomologiste René Malaise, ce dispositif permet de capturer quantité d’insectes volants à l’aide d’une toile verticale qui les intercepte pour les recueillir dans un flacon d’éthanol relevé deux fois par semaine. Parmi ces insectes, des mouches, moucherons et moustiques principalement, mais aussi des guêpes, papillons de nuit, punaises, coléoptères, etc. L’ADN de ceux-ci est ensuite analysé en laboratoire par « metabarcoding », c’est-à-dire qu’on extrait l’ADN de tous les insectes d’un flacon et qu’on séquence simultanément tous les codes-barres ADN permettant leur identification. « En un an, une tente Malaise permet de détecter plusieurs milliers d’espèces d’insectes sur un site comme Gif », explique Rodolphe Rougerie, enseignant-chercheur au MNHN au sein de l’Institut de systématique, évolution, biodiversité1  et coordinateur du dispositif à Gif. Il nourrit ainsi l’inventaire général d’une communauté pour mieux connaître et mesurer la diversité des insectes en région tempérée. Et, ce faisant, les impacts humains sur celle-ci ».

Les observatoires essaiment

Autant de protocoles qui fournissent précisément des clefs pour réduire ces impacts, comme le souhaite Sandrine Ceresiani, chargée d’études et de projet immobilier à la délégation et porteuse de l’observatoire sur le campus giffois : « L’objectif est d’avoir une cartographie de la biodiversité sur le campus et d’en faire un outil d’aide à la décision sur le mode de gestion des espaces verts afin de favoriser la biodiversité au maximum ». Au-delà de la seule biodiversité, de tels inventaires facilitent l’identification de solutions fondées sur la nature, bénéfiques aussi bien pour les humains que la faune et la flore. En effet, « la renaturation des campus les rend aussi plus résistants aux risques environnementaux comme les canicules, les inondations, etc. », argue Séverin Baron. C’est là ce qu’on appelle un « co-bénéfice » : protéger la biodiversité offre également l’opportunité d’adapter le site au changement climatique et d’y préserver les conditions de travail. 

D’ores et déjà, l’observatoire pilote de Gif appelle des suites. Sur le plan de la recherche, cette tente Malaise giffoise contribue au « test opérationnel de ce dispositif aux côtés d’une vingtaine d’autres déployés à ce jour sur l’ensemble du territoire français », explique Rodolphe Rougerie. Co-directeur du PEPR2  Dynabiod, celui-ci estime que « certains des sites CNRS volontaires pourraient intégrer les efforts d’inventaire et de suivi national des insectes » qui seront menés par ce PEPR, porté par l’agence de programme Climat, biodiversité et sociétés durables confiée au CNRS.

  • 1CNRS / EPHE – PSL / MNHN / Sorbonne Université.
  • 2Les programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR) visent à construire ou consolider un leadership français dans des domaines scientifiques liés à une transformation technologique, économique, sociétale, sanitaire ou environnementale et considérés comme prioritaires au niveau national ou européen.
La tente Malaise à Gif-sur-Yvette
Le campus du CNRS à Gif-sur-Yvette abrite également une tente Malaise, dispositif de capture d'insectes.© Rodolphe Rougerie

De fait, d’autres campus ont manifesté leur intérêt pour la démarche. Orléans, notamment, engagé depuis plusieurs années dans une démarche écoresponsable semblable à celle de Gif pour préserver le poumon vert de 72 hectares qu’est le campus. Signe de la richesse de celui-ci, des naturalistes y ont récemment identifié pour la première fois en France une espèce de champignon (Dermoloma). Un premier inventaire a d’ores et déjà eu lieu ; « la suite sera de préserver ce qui a été identifié voire de le favoriser », explique Marion Blin, adjointe au délégué régional et référente développement durable de la délégation Centre Limousin Poitou Charente. « C’est pourquoi nous avons souhaité également nous positionner comme site pilote pour les observatoires de la biodiversité déployés par le CNRS. Nous prévoyons de lancer ces différents inventaires participatifs à compter de 2027 ».

L’engouement pour ces dispositifs à peine éclos ravis Séverin Baron : « L’observatoire biodiversité des sites CNRS se trouve à l’interface de la recherche et des politiques d’établissement. C’est là tout son intérêt ».

Champignon "Dermoloma" sur le campus du CNRS à Orléans (Loiret)
Le campus du CNRS à Orléans héberge une espèce de champignon unique en France ("Dermoloma").© CBNBP