L’Institut français de Pondichéry, un observatoire entre deux cultures
Fondé dans le contexte de la fin de l’empire colonial français en Inde, l’Institut français de Pondichéry est devenu un centre de recherche unique au monde qui documente depuis près de soixante-dix ans les transformations du sous-continent indien.
Au cœur du quartier historique de Pondichéry, l'Institut français (IFP) fait figure d'exception. Cet établissement est l'une des 27 unités mixtes de recherche françaises installées à l'étranger (Umifre) et placées sous la double tutelle du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace et du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Depuis les années 1950, chercheurs et chercheuses indiens et français y travaillent côte à côte, en anglais. Son histoire est intimement liée à celle des relations franco-indiennes. Le bâtiment confié à la France au moment de la rétrocession de l'ancien comptoir français est un héritage diplomatique : offert par le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, il devait constituer, selon ses mots, « une fenêtre ouverte entre l'Inde et la France ». L’établissement est régi depuis lors par un traité international qui établit les relations entre les pays. Et le CNRS, cotutelle de l’IFP, poursuit cette tradition d’échanges via l’affectation de chercheurs et chercheuses français à Pondichéry.
L’édifice, construit à la fin du XVIIIe siècle par un entrepreneur français, est un exemple classique d’architecture coloniale. La façade principale, ornée d’un majestueux portail voûté avec fronton, a conservé des caractéristiques typiquement françaises. Le bâtiment de deux étages est implanté dans un ensemble clos de murs élevés agrémentés de pilastres et de bandes de corniche, qui rappellent également cette architecture. À l’intérieur, certains éléments témoignent toutefois d’une influence locale, comme la toiture de type « Madras Terrace », une technique traditionnelle adaptée au climat indien constituée de poutres en bois, de briques et de couches de chaux compactées, dont la forte inertie thermique absorbe la chaleur le jour et la restitue lentement la nuit, conservant les espaces intérieurs plus frais sans climatisation. Les bâtiments de la bibliothèque et des laboratoires ajoutés à l’arrière du bâtiment en 2002 ont été conçus dans le souci d’intégrer des éléments architecturaux modernes, tout en reprenant certains codes traditionnels.
De Shiva à Interpol
Sur le plan scientifique, le lieu est surtout connu pour la qualité de ses travaux et pour ses collections riches et diversifiées qui font sa réputation à l’international. Parmi ces collections, celle consacrée aux traditions shivaïtes – du nom de Shiva, l’une des principales divinités de la religion hindouiste – occupe une place particulière. Le département d’indologie conserve en effet l’un des fonds de manuscrits les plus importants au monde dans ce domaine. La collection contient plus de 600 manuscrits sur papier et plus de 8 000 sur feuilles de palme, un support traditionnellement utilisé en Inde avant la généralisation du papier. À ce jour, plus de 6 000 manuscrits ont été catalogués et archivés. « Les lieux de provenance sont variés : temples, bibliothèques… Souvent, les documents proviennent des donations publiques ou privées qui se sont constituées au fil du temps », énumère Margherita Trento, responsable du département d’indologie à l’IFP. Ces supports servent à alimenter les travaux du département qui étudie l’histoire, la religion et les langues indiennes. « Là où la plupart des sciences se caractérisent par leur méthode, l’indologie se définit par son objet, la civilisation indienne au sens large », décrit Renaud Colson, le directeur de l’institut.
L’IFP accueille également une collection unique au monde de photos de temples, statues et divinités indiennes. Pris entre les années 1956 et 2002, ces clichés ont été initialement constitués par des chercheurs et chercheuses à des fins de documentation. L’IFP en possède plus de 160 000 aujourd’hui, dont plusieurs dizaines de milliers ont été numérisés. Un travail d’ampleur : « Les outils de numérisation existants ne permettaient pas de reproduire avec suffisamment de fidélité certains aspects des clichés des œuvres, notamment les microreliefs, les textures et les effets de lumière. Nous avons donc conçu une méthode spécifique afin de restituer ces informations de manière beaucoup plus précise », explique Ramesh Kumar, responsable de la photothèque. Étonnamment, ces photographies du passé servent aussi aujourd’hui à documenter la lutte contre le trafic illégal d’œuvres d’art. Ramesh Kumar a ainsi aidé des agences internationales, dont Interpol : « Parfois, au cours de leur histoire, les œuvres ont subi des altérations chimiques ou ont perdu des éléments. Les photographies anciennes permettent de documenter leur état à différentes périodes et d'identifier des détails aujourd'hui disparus. Nous développons aussi des algorithmes capables de repérer automatiquement ces détails sur les images », détaille-t-il.
Un observatoire de l’Inde ancienne et contemporaine
La mémoire de l’Inde que documente l’IFP ne se limite pas aux textes anciens et aux traces du patrimoine culturel. Depuis les années 1960, l’institut s’intéresse également aux écosystèmes du sud de l’Inde en constituant au fil des décennies des collections et des données précieuses sur l’évolution des milieux naturels. Il dispose en particulier d’une collection de pollens (plus de 22 000 lames de spécimens à ce jour), qui permettent d’éclairer les évolutions de la végétation présente et passée de la région. Un herbier entièrement digitalisé constitué de 27 426 planches permet également d’effectuer des comparaisons ADN. L’institut étudie par ailleurs le site forestier d’Uppangala, dans le sud-ouest de l’Inde, qui tire son nom d’un hameau situé à proximité. Depuis le milieu des années 1980, les scientifiques y mènent un suivi écologique à long terme en partenariat avec le Karnataka Forest Department. Des placettes permanentes ont été installées, où chaque arbre est identifié, cartographié et mesuré régulièrement afin de suivre ses évolutions (croissance, mortalité, stockage du carbone, effet du changement climatique sur la forêt tropicale, etc.) « Uppangala est l’un des rares sites forestiers à avoir été suivi aussi longtemps, cette zone est une réserve de biodiversité au niveau mondial », soutient Betty Gimenez, du département d’écologie. En s’appuyant sur diverses ressources locales et satellitaires, son département a ainsi pu réaliser des cartographies inédites de la végétation locale au cours des dernières décennies.
Après avoir étudié les traces du passé et les transformations des milieux naturels, l’IFP s’intéresse aussi aux sociétés qui les façonnent. Depuis 1989, l’IFP s’est en effet doté d’un département de sciences sociales. « Nous étudions notamment le phénomène d’urbanisation à travers l’exemple de l’Inde, un pays qui reste officiellement encore largement rural. L’Inde constitue un formidable laboratoire pour observer les dynamiques à l’œuvre au sein de métropoles gigantesques et celles qui traversent une multitude de petites villes réparties dans l’ensemble de cet immense sous-continent », explique Rémi de Bercegol, chargé de recherche en sciences sociales au CNRS. Les scientifiques cherchent notamment à comprendre comment la pollution atmosphérique devient un enjeu politique : à quel moment elle entre dans le débat public, comment elle est prise en compte par les institutions et quelles réponses les autorités mettent en place. La situation géographique de l’institut, situé sur une ville côtière de l’Inde, le rend aussi propice à l’étude des dynamiques littorales. « Nous observons les effets de l’urbanisation sur les villes côtières, mais aussi ceux de l’érosion des littoraux sur les activités humaines. C’est particulièrement intéressant d’observer ces phénomènes sur place, car l’effet de l’urbanisation couplée au réchauffement climatique y sont amplifiés. C’est d’autant plus marqué que beaucoup de personnes habitent le long des côtes », poursuit le chercheur. Autant spécificités qui font de ce lieu un observatoire privilégié des transformations de l’Inde, tant ancienne que contemporaine.