Nairobi, nouveau carrefour de recherche fondamentale en Afrique
Le bureau du CNRS à Nairobi, ouvert le 1er octobre 2024, inaugure une nouvelle page pour le CNRS en Afrique de l’Est, marquant une étape essentielle dans le renforcement des collaborations scientifiques sur le continent. Explications avec son premier directeur, Benoît Hazard.
Vous venez d’etre nommé directeur du bureau du CNRS à Nairobi mais cela fait longtemps que vous travaillez sur le continent africain en tant que chercheur.
Benoit Hazard
En me portant candidat à ce poste, je suis parti du constat d’un relatif isolement des chercheuses et chercheurs du CNRS en Afrique de l’Est, où l’insititution n’était pas autant présente, contrairement à d’autres institutions comme l’IRD
A travers sa politique de bureau, le CNRS vise à établir des partenariats basés sur l’excellence scientifique. Le Plan pluriannuel de coopérations du CNRS avec l’Afrique montre qu’il est difficile pour les organismes de recherche français de localiser l’excellence scientifique en Afrique, faute de cartographie précise, celle-ci étant souvent fondée sur les relations interpersonelles entre chercheurs plutôt qu’au niveau institutionnel. De plus, le milieu de la recherche en Afrique est un objet complexe d’autant que « la culture scientifique » y est différente de celle des « pays du Nord ». Les questions de nos collègues « du Sud » sont souvent ancrées dans des besoins sociétaux et de développement. Le CNRS, organisme de recherche fondamentale, doit élaborer une stratégie de collaboration scientifique distincte de celle des autres organismes, un équilibre savant entre la recherche fondamentale qui constitue notre ADN et une capacité à ancrer cette recherche dans des besoins sociétaux.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre arrivée le 1er octobre dernier ?
B. H. : Pour les cinq premiers mois, le bureau est hébergé à l’ambassade de France, ce qui facilite notre immersion dans le contexte politique local et les prises de contact institutionnelles. À terme, le bureau devrait s’établir de manière plus autonome, par exemple au sein d’une université de taille regionale ou d’une organisation panafricaine de la recherche, pour être au plus proche des partenaires et scientifiques locaux et des leaders de la science africaine.
Il est essentiel de souligner que le CNRS est particulièrement actif en Afrique à travers de nombreuses collaborations et programmes. En 2024, plus de 90 projets sont en cours de déploiement et financés par le CNRS en Afrique dans le cadre de ses outils de coopération international, dont 40 dans le cadre du Plan de coopérations du CNRS avec l’Afrique
Certaines disciplines se démarquent particulièrement, comme la paléontologie, l’écologie scientifique ou encore l’anthropologie. Dans le nord du Kenya, par exemple, cinq missions archéologiques sont en cours, dont trois pilotées par des chercheurs du CNRS, produisant des résultats remarquables, comme les recherches de Sonia Harmand avec le projet West Turkana Archeological, ou celles d’Aurélien Mounier dans le cadre du projet Trans-Evol. De nouveaux domaines de collaboration se développent, à commencer par les mathématiques, portées par le réseau CIMPA qui prévoit plus de 15 initiatives dans plusieurs pays en 2025. La physique n'est pas en reste, avec le projet WATCH qui, en partenariat avec le CNRS Nucléaires et Particules, a récemment installé un télescope à muons dans les collines de Chullu au Kenya, ou encore l’African School on Electronic Structure Methods and Applications, fruit d’une coopération entre l’École polytechnique et la Technical University of Kenya. D’autres projets, plus interdisciplinaires, se concentrent sur des thématiques cruciales comme l’énergie, en mobilisant des chimistes et des anthropologues pour répondre à des problématiques locales, à l’image de LOTER, un projet soutenu par un Joint Research Project
Pourquoi le CNRS a-t-il choisi Nairobi pour accueillir son second bureau en Afrique ?
B. H. : Le CNRS a fait le choix stratégique d’installer ce bureau au Kenya
L'objectif est de développer des partenariats équilibrés et d’innover dans la formation des jeunes chercheurs. La recherche, en physique par exemple, nécessite souvent des infrastructures coûteuses, absentes dans de nombreux « pays du Sud » ; la mobilité des chercheurs pourrait combler ces lacunes. Dans le cadre d’un projet de recherche que j’ai co-dirigé, soutenu par le CNRS via un financement dans le cadre d’un JRP, nous avons veillé à répartir le budget équitablement entre les équipes françaises et africaines, un geste significatif pour nos partenaires. Le CNRS souhaite promouvoir des synergies et coécrire des projets en étroite collaboration avec ses partenaires africains, consolidant cette dynamique. Les outils de financement des coopérations internationales du CNRS, comme les International Emerging Actions
Deux campagnes de financement CNRS en cours :
Depuis 2022, le CNRS a mis en place des campagnes d’appels à projet visant à encourager la la mise en oeuvre de projets de recherche promouvant la coopération scientifique avec et sur le continent africain. Au total, 40 projets associant des chercheurs et chercheuses des unités de recherche du CNRS et des institutions de recherche et académiques africaines ont été financés jusqu’à présent.
Deux appels, l’un prenant la forme d’écoles de recherche résidentielles (Residential Research Schools), et l’autre favorisant la mobilités de chercheurs en début de carrière (Visiting Fellowships) sont actuellement en cours et ouverts jusqu’au 14 janvier 2025.
Le bureau de Nairobi s’inscrit dans le Plan pluriannuel de coopérations avec l’Afrique du CNRS. Comment va-t-il contribuer à cette stratégie ?
B. H. : Ce bureau est né directement de ce plan de coopérations, et notre contribution repose sur quatre missions principales. La première est d’assurer la visibilité du CNRS en Afrique en particulier à travers la logistique et l’organisation d’événements, notamment de cycles de conférences, rassemblant collègues du CNRS et partenaires africains. Ces rencontres sont essentielles pour établir une compréhension mutuelle et une coopération durable entre scientifiques.
Ensuite, le bureau assurera un suivi régulier des projets financés. Son périmètre géographique couvre un certain nombre de projets de collaborations financés par l’organisme. Nous veillerons à ce que ces projets évoluent et se renforcent, contribuant ainsi à l’élargissement d’un réseau de recherche solide et interconnecté.
Sur le plan européen, nous visons une collaboration étroite avec le bureau du CNRS à Bruxelles et le réseau des Ingénieurs Projets Européens (IPE) du CNRS. Les résultats de l’Initiative Afrique
Enfin, nous envisageons de lancer un « Comptoir de l’innovation » pour offrir aux entrepreneurs africains un espace de dialogue avec la recherche fondamentale du CNRS. En Afrique, l’innovation s’appuie souvent sur la société civile plus que sur les universités. Ce comptoir offrira un lieu d’échange où les projets des entrepreneurs seront enrichis par l’analyse scientifique, permettant de construire des relations équilibrées et adaptées au contexte local.
Au-delà des collaborations locales, comment le bureau de Nairobi va-t-il s’intégrer dans une dynamique de coopération interrégionale, notamment avec les pays d’Afrique de l’Ouest et centrale ?
B. H. : Nous avons pour ambition d’étendre la portée de nos collaborations en initiant un cycle de conférences partagées avec d’autres organisme de recherche français, qui débutera en septembre 2025, avec la participation de la chercheuse Laurajane Smith, reconnue mondialement pour son expertise sur les questions de patrimoine comme enjeux à la fois culturels et politiques, et fellow-ambassadrice du CNRS
Grâce à notre réseau de laboratoires internationaux et au réseau des UMIFRE, nous pouvons, dans le meme temps, maintenir un lien fort avec l'Afrique de l'Ouest. Plus avant, nous nous inserons aussi dans des réseaux et des organisations panafricaines comme Science4Africa
Les domaines majeurs pour cette coopération inter-régionale incluent la paléontologie, l'archéologie, la conservation et la biodiversité, ainsi que les mathematiques et la microbiologie appliquée à la santé, et l’étude des zones volcaniques (sismologie, géosciences), tous riches en potentiel. Le bureau de Nairobi jouera également un rôle clé dans la veille scientifique, en particulier en paléontologie, pour assurer une meilleure organisation des chantiers de recherche.
Quelles sont vos ambitions pour ce nouveau bureau dans les cinq prochaines années ?
B. H. : Notre priorité est d’ancrer la présence du CNRS dans la région, en tant qu'institution de recherche fondamentale reconnue par les partenaires africains. Nous visons de nouvelles collaborations, mais également la pérenisation des coopérations en cours qui pourrait par exemple se matérialiser par la création d’un laboratoire international sous-régional basé à Nairobi, ville qui pourrait devenir un pôle clé pour le CNRS.
Enfin, nous entrons dans un environnement où d’autres acteurs sont déjà présents ; il est donc essentiel de respecter les dynamiques locales et de favoriser une coopération harmonieuse en construisant une « équipe France », mais aussi une approche « équipe Europe » pour des partenariats équilibrés.
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