Préparer les territoires au climat de demain

Institutionnel

Face au changement climatique, l'adaptation des territoires est un processus lent, collectif et souvent incertain. Aux côtés des collectivités, la science produit des connaissances, éclaire les décisions et accompagne la construction de réponses ancrées dans les réalités locales.

Canicules, inondations, incendies, recul du trait de côte… Les effets du changement climatique se manifestent différemment d'une région à l'autre. Face à une France qui pourrait connaître un réchauffement moyen de +4°C d'ici la fin du siècle, le troisième Plan national d'adaptation au changement climatique rappelle la nécessité d'anticiper ces évolutions et d'adapter les territoires à leurs vulnérabilités propres. Pour aider à comprendre ces risques, imaginer des réponses adaptées et, parfois, convaincre les acteurs locaux d'agir, des équipes de recherche travaillent de plus en plus étroitement avec les collectivités territoriales.

Comprendre avant d’agir

Face à la multiplication des vagues de chaleur, la végétalisation apparaît souvent comme une réponse évidente. Est-elle pour autant la solution la plus adaptée au territoire ? Car si le climat influence la ville, l'inverse est également vrai. La densité et l’étendue du bâti, les matériaux, la présence d'eau ou encore la topographie modifient les échanges d'énergie avec l'atmosphère et façonnent des microclimats urbains.

En analysant un large panel de villes françaises, la climatologue Julia Hidalgo et ses collègues ont montré qu'il n'existe pas un, mais plusieurs types d'îlots de chaleur urbains. « Certaines villes concentrent les températures les plus élevées dans leur centre, d'autres sont davantage influencées par leur relief, tandis que les villes littorales bénéficient parfois d'un rafraîchissement diurne lié aux brises marines », précise la chercheuse du Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires1. Une diversité qui rappelle qu'un même problème ne se résout pas partout de la même manière.

En ce sens, depuis plusieurs années, Julia Hidalgo accompagne Toulouse Métropole dans la production de cartographies climatiques. L’objectif ? Identifier les quartiers les plus vulnérables et les leviers d'action les plus pertinents. La végétalisation, l'ombrage ou l'utilisation de matériaux moins absorbants figurent ainsi parmi les pistes étudiées. Mais comprendre le fonctionnement climatique d'une ville conduit parfois à regarder au-delà des solutions les plus évidentes. « Le vent a notamment un potentiel de rafraîchissement encore rarement pris en compte dans l'aménagement urbain », précise la chercheuse. Et une fois les solutions validées, reste à passer du modèle à l’action.

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    CNRS / Université Toulouse Jean Jaurès.

Cartographie des îlots de chaleur urbains en France hexagonale
Pour mieux agir sur eux, Julia Hidalgo et son équipe ont caractérisé les îlots de chaleur urbains en France hexagonale.© Projet ANR-MAPUCE, CNRS-LISST

Confronter les solutions au terrain

L’identification de solutions adaptées en théorie ne garantit pas la réussite de leur mise en pratique. C'est l'un des enseignements des travaux menés par la géographe Nathalie Blanc1 autour des cours Oasis. Ces cours d'école végétalisées, déployées par la Ville de Paris, visent à lutter contre la chaleur urbaine tout en favorisant la biodiversité. En reliant entre eux des espaces de nature, ces aménagements contribuent à une continuité écologique nécessaire à la circulation des espèces.

La chercheuse et son équipe ont donc voulu déterminer quelles cours d'école devraient être végétalisées en priorité. « Sur le papier, la trame verte modélisée était formidable. Mais lorsque nous sommes arrivés dans les cours d'école, des problèmes sont apparus : la présence de rats, des questions de gestion, des contraintes d'entretien… », décrit la directrice du Centre des politiques de la Terre2.

À partir de ce moment, la question n'est plus seulement scientifique. Répondre à ces contraintes suppose d'associer les différents acteurs chargés de concevoir, gérer et faire vivre ces aménagements. « Nous avons été les premiers à réunir les services bâtiments, espaces verts et scolaires dans un même groupe de discussion au niveau local. Or, bien qu’étant dans la même institution, ces derniers n’échangeaient pas entre eux », explique la chercheuse.

Faire émerger des solutions partagées implique alors un travail d'acculturation mutuelle qui peut prendre plusieurs années. Le rôle des scientifiques ne consiste plus uniquement à produire des connaissances, mais aussi à accompagner leur appropriation.

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    Au Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces (CNRS / Université Paris-I Panthéon-Sorbonne / Université Paris Cité / Université Paris-Nanterre / Université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis).

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    Issu de la collaboration étroite entre les facultés de l’Université Paris Cité et l’Institut de Physique du Globe de Paris, le Centre des politiques de la Terre, a pour ambition de faire émerger une communauté de recherche travaillant sur la nécessaire convergence des sciences naturelles et expérimentales et des sciences humaines et sociales pour aborder les enjeux complexes de l’Anthropocène.

Deux écolières dans une cour oasis à Paris.
Pour atténuer les îlots de chaleur urbains, la Ville de Paris a végétalisé plus de 200 cours d'école.© Joséphine Brueder / Ville de Paris

Éclairer les consciences

Accompagner l'appropriation des connaissances peut parfois conduire les scientifiques à expérimenter de nouveaux outils. C'est de là qu'est né REVE-COT, un projet de réalité virtuelle consacré aux risques de submersion marine sur le littoral normand. Son objectif ? Faire émerger une culture scientifique commune autour des risques côtiers afin que le débat porte sur les choix à faire plutôt que sur les données elles-mêmes.

À partir d'événements historiques, de témoignages d'habitants et de modélisations numériques, les chercheurs du laboratoire Identité et différenciation de l'espace, de l'environnement et des sociétés à Caen1 et du Centre interdisciplinaire de réalité virtuelle de l’université de Caen Normandie2 ont reconstitué plusieurs scénarios de montée des eaux sur les côtes normandes. Présenté à plus de 500 élus, l'outil a déplacé le débat. « Nous sommes passés d’élus qui nous disaient “ce n'est pas possible”, à : “comment fait-on ?” », résume le géographe Stéphane Costa.

Une bonne réception qui témoigne d’une demande croissante des collectivités et des décideurs pour l'expertise scientifique. Voulu par la région, le « GIEC » normand en est une parfaite illustration. Le dispositif synthétise les connaissances scientifiques sur les impacts du changement climatique en Normandie afin d'éclairer les décisions des acteurs publics. « Les faits de nature nous aident. Les élus voient que le changement climatique est déjà à l'œuvre sur leurs territoires. Combiné à la confiance construite avec la recherche et à la raréfaction des moyens publics, cela favorise l'émergence de solutions plus collectives », ajoute Stéphane Costa, qui lui-même co-préside le GIEC normand.

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    CNRS / Université de Caen Normandie / Université Le Havre Normandie / Université de Rouen Normandie.

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    Centre interdisciplinaire de réalité virtuelle de l’université de Caen Normandie.

Immeuble Le Signal, fortement menacé par l'érosion du littoral, sur la plage de Soulac-sur-Mer (Gironde)
À Soulac-sur-Mer (Gironde), les habitants de l'immeuble Le Signal, en bord de plage, ont dû évacuer le bâtiment en 2014 en raison de la hausse du niveau de la mer.© Cyril FRESILLON/EPOC/CNRS Images

Anticiper le climat futur

Face à des enjeux climatiques courant sur plusieurs décennies, les collaborations ponctuelles peuvent parfois montrer leurs limites. C’est pourquoi la Ville de Rennes a opté pour la création du laboratoire commun RENNAT1, un modèle partenarial particulièrement intégré mêlant chercheurs et chercheuses du laboratoire Littoral – Environnement – Télédétection – Géomatique2 et acteurs des collectivités. Ensemble, ils travaillent sur l'avenir du patrimoine arboré de la métropole confrontée à des canicules de plus en plus fréquentes. L'objectif ? Préparer les futurs aménagements des espaces verts du territoire tout en offrant aux chercheurs et chercheuses un accès privilégié à près de cent mille arbres.

Au cœur de ce partenariat, le premier entre le CNRS et une collectivité territoriale, une question de terrain : quels arbres planter aujourd'hui pour adapter la ville au climat à venir ? « Certaines essences devront être remplacées, d'autres introduites progressivement. Mais nous avons besoin de données scientifiques pour éclairer ces décisions », explique Didier Chapellon, élu délégué à la biodiversité de la Ville de Rennes.

La force de cette collaboration réside aussi dans sa capacité à replacer l'action publique dans la temporalité du changement climatique. « Nous savons que nous devons prendre du recul, mais nous ne prenons pas toujours le temps de le faire. Le contact avec les scientifiques nous permet de lever la tête du guidon », souligne Justin Amiot, élu en charge de l'enseignement supérieur et de la recherche. Un investissement sur le temps long, particulièrement visible dans le cas du patrimoine arboré, dont les bénéfices se mesureront souvent bien au-delà des échéances politiques immédiates.

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    Rennes, nature & adaptation territoriale.

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    CNRS / Université Rennes 2.

Collecte de feuilles d'un chêne pédonculé situé sur un substrat laissant s'infiltrer un peu l'eau, en ville, à Rennes.
À Rennes, scientifiques et personnels municipaux travaillent main dans la main dans le cadre du labcom Rennat.© Jean-Claude MOSCHETTI / LETG / CNRS Images

Habiter le climat de demain

Adapter les territoires, c'est enfin comprendre comment les habitants vivent réellement la chaleur. C'est le point de départ des travaux de la biométéorologue Manon Kohler. « Les modèles utilisés pour évaluer le confort thermique ont été développés sur des hommes adultes et en bonne santé, souligne la chercheuse du laboratoire Théoriser et modéliser pour aménager1. Or, nous avons montré que les seuils de stress thermique des enfants étaient inférieurs d’un à deux degrés à ceux des profils standards ». Les femmes, les personnes âgées ou encore les individus souffrant de certaines pathologies présentent également des sensibilités différentes à la chaleur.

Pourtant, les comportements d’adaptation des populations sont une information encore sous-exploitée dans l’aménagement territorial. Sur le terrain, la chercheuse collabore ainsi avec la métropole Grand Besançon autour de la cartographie d’espaces refuges. Elle met en évidence des écarts parfois importants entre les lieux considérés comme protecteurs par la métropole et ceux effectivement fréquentés lors des épisodes de chaleur. « Un espace refuge n'est pas forcément un espace frais. C'est avant tout un lieu où les gens cherchent à se soustraire à un danger perçu », résume-t-elle.

Pour la chercheuse, l'adaptation climatique ne saurait être pensée indépendamment de la santé et des usages. Une approche d'autant plus importante que certains aménagements efficaces aujourd'hui pourraient devenir insuffisants dans le climat de demain. « Nous allons vers des étés plus chauds et notre référence de ce qui est normal va changer », observe-t-elle. Cette perspective invite à repenser ce que signifie réellement s'adapter au changement climatique. L’objectif est-il de réduire la température à tout prix ou d'apprendre à vivre dans un environnement qui deviendra inéluctablement plus chaud 

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    CNRS / Université Bourgogne Europe / Université Marie et Louis Pasteur.

Les incendies, un nouveau risque pour une France à +4° C

En plus de leurs collaborations avec les collectivités territoriales, les chercheurs et chercheuses du CNRS contribuent à des expertises scientifiques collectives dressant l’état de l’art sur un sujet précis à destination des pouvoirs publics. Fin mai 2026, celle consacrée à « la résilience des interfaces urbaines face aux incendies de végétation dans le contexte du changement climatique » a mis en lumière les causes et conséquences des feux de végétation à la lisière des villes. Elle a également pointé aux acteurs publics quelques moyens d’y faire face, à court terme comme à plus long terme.