Incendies : la science en renfort

Institutionnel

D’ici 2100, dans une France à +4 °C, les incendies de végétation pourraient devenir un risque majeur. Dans ce contexte, le CNRS livre, à travers une expertise scientifique collective, des clefs de compréhension du risque aux interfaces entre la ville et les espaces naturels, notamment pour apporter aux pouvoirs publics un éclairage sur la prévention et la gestion de crise.

À retenir pour agir

  • Une expertise scientifique collective du CNRS a étudié les causes et conséquences des incendies à la lisière des villes.
  • L'étalement urbain, l'enfrichement et la reforestation constituent autant de facteurs d'exposition aux feux de végétation.
  • S'appuyer sur la science permet de mieux prévenir les incendies et, au plus fort de la crise, de mieux la gérer.

Des incendies à travers une bonne partie de l’Hexagone, du Sud-Est et de la Gironde, jusqu’aux Vosges et même la Bretagne… Ce tableau n’est pas l’apocalypse incendiaire dépeinte par René Barjavel dans son roman Ravage (1943), mais celui de la France à l’été 2022. Depuis, d’autres incendies de grande ampleur ont balayé le pays. Et la situation pourrait s’aggraver d’ici 2100 : à la fin du siècle, si les tendances actuelles d’émissions se poursuivent, la France pourrait connaître un réchauffement d’environ +4 °C par rapport à l’ère préindustrielle, trajectoire désormais retenue comme référence pour l’adaptation au changement climatique. Dans ce contexte, les incendies de végétation pourraient concerner des territoires plus nombreux et pendant des saisons plus longues.

Dans ce contexte brûlant, le CNRS s’est autosaisi du sujet, à travers sa Mission pour l’expertise scientifique, et a conduit une expertise scientifique collective impliquant 17 scientifiques ayant analysé plus de 1 000 publications internationales. Dédiée à « la résilience des interfaces urbaines face aux incendies de végétation dans le contexte du changement climatique », cette expertise vise, d’une part, à mieux comprendre les causes et conséquences de ces phénomènes dans ces zones d’interface qui concentrent deux tiers des départs de feu en France, et, d’autre part, à fournir à l’action publique l’éclairage scientifique nécessaire pour adapter la prévention et la gestion de crise ainsi que l’aménagement des villes et leur gouvernance, en conséquence.

La science débroussaille les incendies de végétation

Le risque grandit d’autant que les facteurs de vulnérabilité aux incendies se sont multipliés tout au long du XXe siècle. L’urbanisation et la déprise agricole continues du pays ont ainsi nourri deux phénomènes concomitants : l’étalement urbain, par la périurbanisation, et l’enfrichement des surfaces arables et pastorales. Autrement dit, « l’analyse des publications scientifiques fait ressortir que les points de départ des feux se concentrent à l’interface entre les villes et les espaces naturels… soit là où se concentrent également les personnes, les bâtiments et les activités », observe Christine Bouisset, géographe à l’université de Pau et des Pays de l’Adour1  et l’une des deux copilotes scientifiques de l’expertise. En parallèle, l’Hexagone a vu doubler en cent ans sa surface forestière. « Cela ne signifie pas que le risque double mécaniquement, mais, selon les territoires, que la quantité et la continuité de la biomasse combustible peuvent fortement augmenter. À titre d’ordre de grandeur, 2 kg de bois sec contiennent une énergie comparable à celle d’1 L d’essence », relève Jean-Baptiste Filippi, l’autre copilote2 .

  • 1Professeure au sein du laboratoire Transitions énergétiques et environnementales (unité CNRS / Université de Pau et des Pays de l’Adour).
  • 2Chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire des sciences pour l'environnement (unité CNRS / Università di Corsica Pasquale-Paoli).
Vue aérienne de feux de forêt pendant la sècheresse en France dans le département de l'Indre.
Avec un réchauffement climatique à +4° C d'ici 2100, les incendies pourraient remonter vers le nord de la France, comme ici, dans l'Indre.© Francois /Stock.adobe.com

Rapprochement des espaces habités d’où partent principalement les incendies, augmentation générale du volume et de la continuité de végétaux combustibles et changement climatique : le cocktail est explosif. Et les conséquences sévères. « Une proportion infime des incendies concentre l’essentiel des surfaces brûlées et des impacts. Selon les années, moins de dix événements, parfois un seul, peuvent représenter la majeure partie du bilan », précise le spécialiste de la modélisation des incendies de végétation. D’autant que le changement climatique participe déjà aux conditions favorables à ces incendies considérés comme extrêmes à travers le globe. Face à ces événements extrêmes, un nombre croissant de personnes devient vulnérable. « Les études scientifiques estiment aujourd’hui que 400 millions d’entre elles sont exposées dans le monde, notamment parce qu’elles habitent cette interface, explique Christine Bouisset. Or, dans certaines régions du monde particulièrement sujettes aux incendies, comme l’Australie et les États-Unis, il devient de plus en plus difficile de s’assurer contre les feux… ». Une étude en 20251  a estimé que les dégâts liés aux incendies couverts par les compagnies d’assurances se sont élevés à 107 milliards de dollars (91,4 milliards d’euros) cette année-là, dont 40 milliards pour les seuls incendies de Los Angeles en janvier. En outre, même si elles sont plus complexes à chiffrer, ces conséquences affectent également la biodiversité. Si les feux réguliers font partie de nombreux écosystèmes, la virulence de certains événements extrêmes ou la répétition fréquente des incendies déséquilibre les cycles naturels en uniformisant les paysages, ce qui contribue en retour à renforcer l’aléa. 

La science en renfort de la prévention et de la gestion de crise

Face à cette augmentation du risque incendiaire, la littérature scientifique converge sur l’importance d’une adaptation de la prévention à cette nouvelle donne. À court terme, pour réduire le risque, l’expertise identifie plusieurs leviers d’action à combiner : mise en œuvre du débroussaillement autour des constructions, plans de prévention ou encore association des populations concernées aux politiques publiques. L’expertise fait également ressortir de l’analyse de la littérature scientifique quelques mesures pour mieux anticiper, arbitrer et protéger biens et populations au plus fort d’une crise. En complément du pré-positionnement des moyens de lutte les jours à risque, la littérature souligne l’importance des outils de détection, de suivi et d’aide à la décision (satellites, caméras, drones, modèles de prévision de propagation) ainsi que le besoin de renforcer les capacités d’anticipation. « Les outils de simulation permettent déjà de raisonner en scénarios pour de nombreux incendies, mais les feux extrêmes, notamment lorsqu’ils interagissent fortement avec l’atmosphère, restent difficiles à anticiper avec les outils standards », constate Jean-Baptiste Filippi. Outre la prévision météorologique, l’expertise met en lumière la nécessité de sensibiliser la population aux gestes qui sauvent. « Face aux incendies extrêmes, il apparaît qu’attendre les pompiers chez soi n’est pas toujours la meilleure option, relève Christine Bouisset. La littérature converge pour considérer qu’il est essentiel de préparer la population en amont via des plans individuels scénarisés et, au plus fort de la crise, lui fournir des informations précises et factuelles ». 

  • 1https://www.swissre.com/institute/research/sigma-research/sigma-2026-01-natcat-2025-wildfire-storm-risk/global-natcat-losses-2025.html
Simulation couplée feu-atmosphère de l’incendie du massif des Corbières, le 5 août 2025.
Les outils de modélisation des incendies - comme ici, celui du massif des Corbières en 2025 - permettent de produire environ 12 heures de prévision en une heure de calcul. Ils restent cependant insuffisants pour les événements extrêmes.© Jean-Baptiste Filippi / CNRS – Università di Corsica / Firecaster

Derrière les actions à court et moyen terme, il s’agit de repenser durablement la ville et ses périphéries pour réduire sur le long terme le risque d’incendies. Ainsi, pour limiter l’exposition aux incendies de végétation aux lisières de l’espace urbain, l’expertise met en évidence que l’urbanisme et l’aménagement sont susceptibles de contribuer à la réduction de la vulnérabilité et à l’optimisation des secours. De telles considérations amènent ainsi à questionner l’articulation avec les politiques de végétalisation des villes dans les zones à risque et à la nécessité de penser les espèces et leurs agencements. Si celles-ci ont pour but de « les rafraîchir à l’heure du réchauffement climatique, elles fournissent dans le même temps autant de combustible aux incendies », observe Jean-Baptiste Filippi. L’expertise a analysé les retours d’expérience de pays habitués aux feux, comme les États-Unis et l’Australie, qui font apparaître l’intérêt de développer en France et en Europe une véritable culture du risque. « Il s’agit désormais d’apprendre à vivre avec le risque, de l’intégrer dès la genèse d’un projet d’aménagement et d’y former les décisionnaires comme les populations », conclut sa collègue géographe.

Pour faire face à ce qui pourrait ressembler à une hydre à mille têtes en raison de tous ces facteurs de risque, un organisme de recherche interdisciplinaire comme le CNRS se tient prêt.

Épaisse fumée de plusieurs incendies s’élève dans le sud de la Californie et au nord de Los Angeles en décembre 2017.
Pour mieux prévenir les incendies, il est important de repenser l'urbanisation des villes et leur interface avec les espaces naturels, d'où partent la plupart des feux, comme ici au nord de Los Angeles, en 2017.©NASA Earth Observatory/MODIS data from LANCE/EOSDIS/Copernicus Sentinel data (2017) ESA