Le CNRS et l’Afrique : une stratégie co-construite et durable
Avec son Plan pluriannuel de coopérations avec l’Afrique, le CNRS entend renforcer et étendre ses collaborations avec les pays du continent dans une démarche concertée et mutuellement enrichissante.
Une co-construction pour des relations fortes, durables et équitables, voilà ce que propose le premier Plan pluriannuel de coopérations du CNRS avec l’Afrique. « Un investissement supplémentaire est nécessaire pour apporter des réponses aux enjeux auxquels nos sociétés doivent faire face. Le CNRS et ses partenaires africains sont convaincus de l’urgence de cette démarche concertée. », affirme Antoine Petit, son président-directeur général.
Le CNRS incite et soutient déjà de nombreuses activités de recherche en Afrique, avec près de 50 dispositifs opérés sur le continent en 2021 (voir graphe). L’organisme dispose aussi du réseau des Unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (UMIFRE

En revanche, l’Afrique subsaharienne et l’Afrique de l’Est sont moins investies par les communautés scientifiques françaises, notamment donc sur le plan des collaborations institutionnelles. Les principaux pays publiant de cette région (Nigéria, Ghana, Kenya, Ouganda) sont d’ailleurs anglophones et travaillent peu avec la France.
Suite à un premier appel à propositions en 2021 qui a retenu l’attention des scientifiques du CNRS et a permis d’établir une cartographie des intérêts que l’organisme partage avec l’Afrique, la stratégie est donc de venir combler ce manque de coopérations institutionnelles, tout en renforçant les projets conjoints déjà en cours. « Nous tenons à nous ouvrir à l’Afrique dans son ensemble, à tous les pays et pour des recherches dans toutes les disciplines », assure Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS.
Une stratégie différenciée construite avec les institutions et scientifiques africains
Pour tenir compte de la pluralité des situations, la stratégie sera différenciée en fonction des zones géographiques. Les pays d’Afrique du Nord comptent déjà parmi les partenaires euro-méditerranéens les plus proches du CNRS : la priorité ici sera donc au renforcement des collaborations – dispositifs institutionnels, mobilité, formation de doctorants et doctorantes, etc. – et donc à l’accroissement des productions scientifiques communes.
Une représentation institutionnelle en Afrique pour le CNRS
Créé en 1995, le Bureau du CNRS en Afrique du Sud est mutualisé avec l’IRD (depuis 2011) et le Cirad (depuis 2015). Il est basé à l’Innovation Hub à Pretoria, au plus proche de partenaires sud-africains et d’Afrique australe de recherche et de financement, et aide les scientifiques africains et français à structurer leurs collaborations et à élaborer des stratégies de coopération à long terme. « L’Afrique du Sud partage certains objectifs du plan pluriannuel du CNRS, en particulier le développement de connexions internationales et panafricaines », estime Jean-Pascal Torreton, représentant délégué de ce Bureau conjoint, qui ajoute : « Pour construire des relations fructueuses et de long terme, Il faut être présent de manière suivie et bien connaître l’environnement scientifique ». Face à la diversité des pays africains et à la plus-value « indéniable » de la présence d’un Bureau sur le terrain, le CNRS envisage aujourd’hui la création à court terme d’un autre Bureau de représentation sur le continent.
Avec la qualité de sa production scientifique internationalement reconnue et ses forts liens déjà existants avec le CNRS, l’Afrique du Sud occupe une place « privilégiée et spéciale », détaille Christelle Roy, directrice Europe de la recherche et coopération internationale (DERCI) du CNRS, qui a supervisé la création du plan pluriannuel. L’objectif s’inscrit ici dans une logique de renforcement des coopérations existantes en physique et chimie, sciences de l’univers, écologie et environnement, biologie ou encore mathématiques. Un partenariat stratégique a d’ailleurs été initié en 2019 avec l’Université du Witwatersrand, classée première université africaine, à travers un PhD joint program, donnant aux doctorants et doctorantes la possibilité de mener leurs recherches à la fois en Afrique du Sud et en France. S’y ajoute un accord-cadre conférant aux chercheurs et chercheuses CNRS un statut de « chercheur associé » durant leurs séjours. « Ce partenariat donne au CNRS une plus grande visibilité et un rayonnement plus large au sein du réseau africain et international de l’Université du Witwatersrand. Il permet donc d’avoir une meilleure vision des coopérations potentielles, notamment en Afrique de l’Ouest. », précise Christelle Roy. Des programmes similaires pourraient voir le jour avec d’autres partenaires d’excellence du continent pour renforcer la participation du CNRS dans la formation des étudiants et des étudiantes mais aussi des personnels, et pour inciter à davantage de mobilité et d’échanges.
Enfin, en Afrique subsaharienne, « notre volonté est d’initier, de renforcer et de renouveler les approches terrain au profit de partenariats équitables », indique la directrice de la DERCI. Les collaborations devront se fonder sur « une réelle co-construction des problématiques » en termes de formation, de recherche et d’innovation. Elles s’appuieront sur des approches régionales concertées, afin de s’inscrire dans la stratégie portée par l’Union africaine qui promeut les synergies entre pays frontaliers.
Comme pour toutes les coopérations internationales, l’ouverture et la transparence, notamment sur les questions de propriétés intellectuelles et de protection des données, seront indispensables. La stratégie a ainsi déjà été présentée lors du Forum scientifique Afrique du Sud en décembre 2021, afin de recueillir d’éventuels conseils et remarques.
Des disciplines variées répondant aux défis d’aujourd’hui et de demain
« La reconnaissance institutionnelle et le soutien financier du CNRS nous ont permis de développer un véritable échange, riche et interdisciplinaire, avec nos collègues du Botswana dès la première coopération », témoigne Laurent Bruxelles, géomorphologue au laboratoire TRACES
Le plan pluriannuel souhaite ainsi tirer parti de coopérations riches, tant en termes de diversité des pays impliqués que de la pluralité des domaines scientifiques abordés. Les thématiques couvriront des champs disciplinaires, allant de recherches très en amont à leurs applications, mais aussi hautement interdisciplinaires avec les grands défis que relèvent les pays africains, comme l’immunologie, l’eau ou l’agriculture. Des enjeux qui font écho aux six grands défis sociétaux
Un cadre européen
Mais le CNRS appelle à privilégier une approche concertée. La stratégie a donc fait l’objet de discussions avec ses partenaires de recherche, des établissements de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation déjà fortement impliqués en Afrique, comme l’IRD, le Cirad
« Nous avons une politique de co-construction avec le CNRS », confirme Jeanick Brisswalter, président de l’Université Côte d’Azur. Dans le cadre de son Idex, l’Université met en place une « action internationale vers le Sud », notamment sur des zones d’intérêt commun avec le CNRS, en Afrique subsaharienne et centrale anglophones. L’objectif est de construire un hub de recherche avec également l’IRD, d’abord au Kenya puis en élargissant, sur des thématiques comme les études migratoires, l’archéologie, les observations astrophysiques ou encore les mathématiques. Le CNRS et l’Université Côte d’Azur vont donc mettre en commun leurs outils pour valoriser au mieux leur stratégie internationale et notamment augmenter les mobilités entrantes et sortantes de ces régions. « Travailler avec les pays africains nous permet d’ouvrir nos thématiques de travail et de profiter de scientifiques de très haut niveau sur ces nouveaux sujets. En retour, nous espérons faire monter en compétences les partenaires africains qui le souhaitent, afin de renforcer leur potentiel. », détaille Jeanick Brisswalter.
Deux unions en conversation
L’Union européenne (UE) et l’Union africaine (UA) renforcent leurs collaborations. En 2020, l’UE a ainsi identifié cinq domaines clés dans sa « stratégie globale avec l’Afrique » : la transition verte, la transformation numérique, la croissance durable et les emplois, la paix et la gouvernance, la migration et la mobilité. Le programme-cadre Horizon Europe (2021-2027) cible 36 sujets dotés d’un budget d’environ 350 millions d’euros qui sont particulièrement pertinents pour la coopération avec l’Afrique. Le précédent, Horizon2020, avait financé 474 projets sur le continent africain, dont 34 impliquant le CNRS. Fin 2020, le programme pilote européen « Initiative africaine de recherche pour l'excellence scientifique » (ARISE) a aussi été lancé : mis en œuvre par l'Académie africaine des sciences (AAS), il permet aux scientifiques africains en début de carrière de mener des recherches de pointe dans toute l'Afrique et encourage la recherche dans différents domaines d’activités scientifiques en tenant compte des priorités communes au couple UE-UA. Dans le cadre de la présidence française de l’UE, le Sommet des dirigeants de l’Union européenne et de l’Union africaine aura lieu à Bruxelles les 17 et 18 février 2022.
Au-delà, « l’Europe a un rôle à jouer dans le développement des collaborations entre la France et les pays de l’Union africaine », explique Christelle Roy qui salue « la volonté d’ouverture du programme cadre Horizon Europe vers l’international, et l’Afrique particulièrement (voir encadré), qui correspond à la vision pluridisciplinaire du CNRS ». Le plan pluriannuel a donc également été réfléchi en synergie avec les partenaires européens du CNRS, en particulier les organismes de recherche du réseau G6
Pour assurer ce dialogue scientifique et stratégique approfondi, un Conseil Afrique-CNRS vient d’être mis en place. Placé auprès de la direction du CNRS, il est composé de personnalités françaises et africaines, dont Yvonne Mburu, fondatrice du réseau Nexakili de professionnels de la santé, de scientifiques et d’ingénieurs africains et de la diaspora africaine. « Je veillerai à ce que le plan de coopération entre dans le cadre de l’écosystème existant, pour ne pas ajouter de la compétition entre pays. », promet-elle. Le CNRS doit, selon elle, être un « accompagnateur » pour que les universités et réseaux africains, à l’échelle autant des pays que de l’Union africaine, « mettent ensemble leurs compétences complémentaires et profitent en outre des expertises et savoir-faire français », notamment en termes de formation et de développement de marchés : « Nous sommes à un moment historique pour repenser la manière dont les acteurs internationaux interviennent en Afrique et décoloniser la science, en particulier la santé publique, en sortant de la logique de l’intérêt étranger, poursuit-elle. La recherche doit d’abord être utile aux communautés locales, où la recherche est faite et où les connaissances locales et les expertises de terrain se développent. Nous partageons tous la même planète : comme les autres pays, la France bénéficiera du renforcement de la recherche scientifique en Afrique et des financements qu’elle donnera aux priorités africaines, car le monde sera mieux compris et plus sain. »
Par sa connaissance des enjeux de science en Afrique et des réseaux scientifiques panafricains, ce Conseil participera donc à la construction du plan à long terme, en nourrissant la réflexion sur les modes de coopération à privilégier ou à inventer, autant que sur les thématiques d’intérêt des différents partis ou les collaborations naissantes à renforcer. La stratégie sera ainsi retravaillée et affinée si besoin au cours du temps, à mesure des évolutions scientifiques des projets et de leurs retombées ou des nouvelles ambitions partagées par les partenaires, « avec toujours ce souci de faire mieux, ensemble », conclut Antoine Petit.
L’Afrique, partenaire d’avenir
« Donner une nouvelle impulsion à notre engagement avec les partenaires africains est une priorité pour le CNRS », affirme Antoine Petit. Représentant aujourd’hui 2,4 % des scientifiques au niveau mondial, les acteurs de la recherche du continent africain ont une production scientifique encore faible, notamment à cause du manque d’équipements et de moyens, mais qui montre un accroissement rapide sur la dernière décennie, avec un nombre élevé de copublications internationales.
Avec l’Agenda 2063
Les pays du continent prennent donc une place de plus en plus importante sur la scène internationale. L'Afrique du Sud accueillera ainsi le Forum mondial de la science en décembre 2022 sur le thème de « la science pour la justice sociale ».