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Alors que « l’Acte V » de la mobilisation lycéenne a rassemblé entre 161 500 et 480 000 personnes dans toute la France, et qu’une nouvelle journée d’action plus globale est attendue samedi, Magali Della Sudda, politiste au CNRS, décrypte les particularités des mouvements sociaux d’hier et d’aujourd’hui*.
Selon vous, les mouvements sociaux des lycéens s'inscrivent-ils dans la continuité des Gilets Jaunes ?
Oui, on pourrait dire que le mouvement lycéen est l'enfant de celui des Gilets Jaunes D’ailleurs, démographiquement, les lycéens qui manifestent sont en âge d’être les enfants des Gilets Jaunes. On constate également l'expression d'une solidarité intergénérationnelle dans les pancartes lycéennes. On observait cette solidarité intergénérationnelle pendant le mouvement des Gilets Jaunes qui luttaient pour défendre les conditions de vie des ainés, mais aussi celle des jeunes.
Quelles sont les caractéristiques de ce mouvement lycéen ?
Sur la longue durée, il partage avec les autres mouvements de jeunesse des traits communs. En mai 68, les étudiants revendiquaient l’accès à la cité universitaire pour les garçons et les filles. En 1998, le mouvement lycéen met au jour des classes surchargées quand arrivent au lycée les enfants d’une hausse démographique des années 70/80. Aujourd’hui, les causes produisent les mêmes effets. Le pic démographique des années 2000, croisé avec les politiques de réduction des effectifs dans l’Éducation nationale, ainsi que la vétusté des locaux, fait que l’accueil des élèves et les conditions de travail des agents sont dégradés de la maternelle à l’université.
Les générations se succèdent et ont leur propre manière de protester. Les lycéennes et lycéens utilisent des moyens classiques de contestation, telle la manifestation, mais comme il n’y a plus d’écoute par le gouvernement, il faut sortir des routines contestataires pour que la manifestation retrouve sa potentialité subversive. Par ailleurs, s’il existe des organisations lycéennes, on observe une horizontalité dans l’organisation avec une pluralité de slogans et de pancarte, souvent humoristiques, des déguisements qui rappellent les charivaris étudiants.
La réponse du gouvernement est-elle habituelle ?
Depuis quelques années, les autorités politiques considèrent que « ce n’est pas la rue qui gouverne ». Le gouvernement n'entend pas ce que la jeunesse a à dire et lui oppose deux réponses :
Tout cela amoindrit la capacité des autorités à engager un dialogue social.
Le soutien des professeurs et des parents est-il quelque chose d’inédit et de propre à ce mouvement ?
Les organisations syndicales se sont profondément interrogées sur le maintien de l'ordre et y compris sur leur propre maintien de l'ordre, qui avait initialement pour but de protéger de la répression d'État. Aujourd’hui cette question revient sur le devant de la scène. Et, de manière inédite, des professeurs et des parents d'élèves manifestent aux côtés des élèves et des étudiantes et étudiants pour deux raisons . La première, c'est que leurs revendications sont exactement les mêmes. La deuxième, c’est cette question du maintien de l'ordre, qui mobilise les parents et les professeurs pour accompagner les cortèges et protéger les jeunes qui manifestent. C’est nouveau. Du point de vue de la solidarité, c’est très rassurant. En revanche, du point de vue de la démocratie c’est très inquiétant. Dans un pays démocratique, il n’est pas normal d'aller manifester avec la peur au ventre pour demander simplement des conditions de travail et d'éducation décentes.
Quel est le rôle des réseaux sociaux dans ces mobilisations ?
Tous les mouvements sociaux aujourd'hui s'appuient sur les réseaux sociaux pour s'organiser, communiquer en interne et à l'extérieur, ou encore pour définir leurs revendications. Dans le cas des Gilets Jaunes, on a constaté que les questions de "leadership" se jouaient à la fois dans les groupes Facebook en ligne, mais devaient aussi s'incarner dans l'occupation des ronds-points et par les actions. L'action collective sur place, physique, allait de pair avec une mobilisation de clavier sur les réseaux sociaux.
Aujourd'hui, les réseaux sociaux jouent également un rôle important dans la coordination et la division du travail. L'activisme de clavier est important mais il coexiste toujours avec des actions incarnées, comme les assemblées générales où se prennent les décisions, et les actions sur place.
Face à ces mouvements qui prennent naissance sur les réseaux sociaux, les syndicats et partis politiques ont-ils encore un rôle moteur ou sont-ils dépassés ?
Le mouvement des Gilets jaunes, comme le mouvement des lycéens ont le point commun de naître en dehors des syndicats ou des partis politiques qui sont un socle de la démocratie sociale et de la démocratie politique. Cela ne veut pas dire que ces organisations sont absentes de la contestation. Leurs membres rejoignent souvent le mouvement. Les partis politiques et syndicats peuvent déclarer leur soutien aux revendications et devenir des alliés dans la contestation, comme c’est le cas pour la manifestation du 13 octobre ou du 17 octobre 2025. Dans le cas du mouvement lycéen, les associations représentatives lycéennes ont considérablement renouvelé leurs capacités d’action depuis quelques années avec la création de l’Union nationale lycéenne, puis du Mouvement national lycéen, plus radical. Elles sont en capacité de le représenter : des rencontres ont eu lieu au Ministère sans succès pour le moment.
Comment ces mouvements reflètent-il l’état de la société actuelle ?
Ces mouvements expriment des doléances, des insatisfactions, des besoins mais aussi des attentes et des désirs de faire du commun, de s’engager dans la cité. Les demandes exprimées par les citoyennes et citoyens dans les manifestations se retrouvent également dans les sondages d’opinion. On a le sentiment que les politiques publiques menées au niveau national sont non seulement désajustées mais parfois à l’opposé de ce qui est attendu, en tout cas c’est ce qui ressort de nos enquêtes.
Tout cela devrait mener à des réflexions plus larges sur les pratiques des institutions, peut être sur certaines transformations à apporter et sur la meilleure prise en compte de ce volet essentiel de la citoyenneté : la citoyenneté sociale.
*Cet article a initialement été publié en septembre 2025, à l'occasion du mouvement "Bloquons tout" et a été mis à jour le 16 octobre 2026, à l'occasion des manifestations lycéennes.
Magali Della Sudda (CNRS), politiste au Centre Émile-Durkheim, revient sur les mouvement sociaux et les nouvelles formes de contestation.
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