Wikipédia et la science : une histoire d’amour (enfin) heureuse

Institutionnel

Vingt-cinq ans après son lancement, l’encyclopédie en ligne la plus lue au monde fait de la fiabilité de ses contenus, appuyés sur le consensus scientifique, le mot d’ordre de son colloque à Paris, du 21 au 25 juillet. Delphine Montagne, wikimédienne en résidence à l’Urfist de Paris, décrypte l’amélioration des relations entre la recherche et Wikipédia.

Pour les 25 ans de l’encyclopédie en ligne, le colloque Wikimania – le premier en France – a pour mot d’ordre « Liberté, Équité, Fiabilité ! ». À l’heure où des millions d’articles de désinformation sont produits par intelligence artificielle sur le Web, quelle est aujourd’hui la fiabilité d’une encyclopédie collaborative comme Wikipédia ? 

Delphine Montagne1 : Plusieurs études scientifiques2 ont montré que la fiabilité des articles généraux était comparable entre Wikipédia en anglais et une encyclopédie de référence comme Encyclopaedia Britannica. Depuis vingt-cinq ans, nous poursuivons notre projet d’offrir un contenu fiable, à jour et respectant le consensus scientifique. En somme, écrire et publier l’ensemble de la connaissance humaine par des humains, pour des humains. 

L’irruption de l’IA générative a généré une discussion et est désormais vivement déconseillée aux 36 444 personnes actives sur Wikipédia en français. Parmi les arguments invoqués pour la refuser : les hallucinations de références, l’invention de contenus, etc. Cependant, même si les bénévoles de l’encyclopédie y recourent très peu, l’IA générative a un coût pour eux, car elle engendre plus de travail pour contrôler des articles entièrement générés à l’aide de l’IA.

Vous insistez sur les liens entre Wikipédia et la communauté scientifique. Pourtant, celle-ci s’est longtemps méfiée d’une encyclopédie écrite par des bénévoles…

D. M. : Le monde de la recherche est malheureusement resté bloqué sur une représentation de l’encyclopédie d’avant 2006. Depuis cette date et la mention obligatoire des sources pour chaque article, le projet collaboratif a mûri. Il s’est doté d’une structure légale et organisationnelle et repose sur la vérification par les pairs et la distribution horizontale du travail. Sur les 2,7 millions d’articles en français, il en reste évidemment qui ne sont pas à jour ou incomplets, particulièrement ceux d’avant 2006 ; dans ce cas, nous signalons par un bandeau le manque de sources, leur caractère partial, la faiblesse du contenu, etc. Et nous efforçons par ailleurs de sourcer et corriger les plus anciens articles.

Aujourd’hui, Wikipédia est devenue l’un des chaînons de l’écosystème de la connaissance. Avec ses avantages et ses inconvénients. Nous constatons que la science présente sur Wikipédia est plus citée par la suite3, signe d’une meilleure visibilité des contenus scientifiques ainsi rendus publics. Wikipédia a par ailleurs démontré durant la pandémie de Covid-19 sa capacité à trier le contenu et à vérifier les sources dans l’urgence. 

À l’inverse, placée en aval de cet écosystème de la connaissance, l’encyclopédie pâtit des mauvais papiers institutionnels (rétractations, paper mills, malhonnêteté scientifique…) en amont. Autrement dit, quand les publications scientifiques sont fiables et le journalisme éthique, diversifié et sérieux, Wikipédia est de meilleure qualité.

Les relations entre science et Wikipédia se sont tellement améliorées que le ministère français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a officiellement intégré le programme « Wikifier la science » dans son second plan d’actions pour la science ouverte. De quoi s’agit-il ?

D. M. : Annoncé dans la feuille de route du plan national pour la science ouverte, le partenariat avec l’association Wikimédia France s’inscrit dans le premier axe de travail « Généraliser l'accès ouvert aux publications ». C’est le signe d’un intérêt pour partager de manière accessible la connaissance et la science au grand public.

  • 1

    Ingénieure d’étude à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour au sein du laboratoire Transitions énergétiques et environnementales (CNRS / Université de Pau et des Pays de l’Adour) et wikimédienne en résidence à l’Urfist de Paris.

  • 2

    https://dx.doi.org/10.1038/438900a

  • 3

    https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3039505

Editathon à l'ENTPE
Depuis quelques années, les relations entre Wikipédia et la recherche publique se sont nettement améliorées, en témoigne la multiplication des "éditathons". Ici, un atelier collaboratif à l'ENTPE, en janvier 2025.© Direction de la communication et de la formation de l'ENTPE / Creative Commons

La France représente de ce fait un cas à part. Alors que dans les autres pays, ce sont plutôt des bibliothèques, des musées et des lieux patrimoniaux qui accueillent des wikimédiennes et wikimédiens en résidence (300 inventoriés dans le monde), l’Hexagone compte neuf résidences dédiées aux structures de recherche. Celles-ci, échelonnées sur trois cycles de résidences en Unité régionale de formation à l’information scientifique et technique (Urfist), ont formé plus de 6000 personnes.

Vous-même animez une seconde résidence à Paris depuis avril 2026, après une première résidence à Lyon l’an passé. En quoi consiste-elle ?

D. M. : Une résidence Wikimédia consiste à rapprocher deux mondes : le monde de Wikimédia et le monde de la structure qui nous accueille. C’est à moi de montrer les points communs entre eux et de prouver que la recherche est la bienvenue sur l’encyclopédie en ligne en démontant la mauvaise réputation de l’encyclopédie.

Pour ce faire, je cherche à instituer un « réflexe wiki » chez les personnels scientifiques à travers plusieurs actions de formation, comme des webinaires, des ateliers pratiques, des écoles d’été pendant une semaine ou encore l’appui sur les clubs wiki locaux. Ce qui ressort des 290 heures de formation que j’ai dispensées auprès de 1600 personnes, c’est que les agents sont rassurés par Wikipédia et impressionnés par les contributions des bénévoles.

Pourriez-vous nous donner quelques exemples de contributions scientifiques à l’encyclopédie en ligne ?

D. M. : Durant ma résidence lyonnaise, grâce à la bibliothèque de l’ENS-Lyon, j’ai coordonné le scan et la retranscription sur Wikisource du très rare Livre des petits enfants, de la poétesse lyonnaise Marceline Desbordes-Valmore, étudiée par un chercheur. J’ai également mené une campagne photographique au droguier de l’université Lyon-I, lors de laquelle j’ai pris en photo une centaine de médicaments d’une collection rarement ouverte au public. J’ai par ailleurs publié un thésaurus de la science ouverte sur le Wiktionnaire. Et enfin, j’ai été particulièrement honorée de faire contribuer à Wikipédia un prix Nobel, en l’occurrence Alain Aspect, à l’occasion de l’exposition sur les 250 ans d’André-Marie Ampère en compagnie du groupe local Wikimédia de Lyon.

Armoire au droguier de l'université Lyon-I
Durant sa résidence lyonnaise en 2025, Delphine Montagne a photographié et rendu publique l'intégralité du droguier de l'université Lyon-I, très rarement ouvert au public.© Delphine Montagne / Creative Commons

Bien sûr, tout le monde n’aura pas forcément envie de contribuer autant à Wikimédia, mais chacun peut trouver sa place dans les projets wiki. Ne serait-ce qu’en chassant les coquilles, en les sourcant avec des références à jour, en créant une entrée sur Wiktionnaire. On peut ensuite aller plus loin en dédiant un après-midi pour un atelier collaboratif Wikipédia au terme d’une ANR ou en participant tous les deux ans à la Wiki Science Competition, le plus grand concours de photos scientifiques libres de droits au monde. Celui-ci permet de pallier les lacunes de l’encyclopédie, notamment la représentation des femmes et des personnes racisées dans les professions scientifiques.

À ce propos, vous avez mené un long travail d’indexation des médailles d’argent et de bronze du CNRS et notamment des femmes scientifiques. Pourquoi ce choix ? 

D. M. : Les médailles constituent l’exemple par nature de la façon dont on peut se laisser surprendre par les projets wiki. Avant d’en faire mon métier à plein temps, j’avais pour passion d’écrire de manière bénévole des biographies de femmes scientifiques. On compte en effet seulement 20 % de biographies de femmes, et encore moins de femmes scientifiques sur Wikipédia en français. Pour publier une biographie dans l’encyclopédie, un des critères est d’avoir obtenu un prix national, comme les médailles d’or ou d’argent du CNRS. 

Sauf que celles-ci n’étaient pas accessibles pour les périodes les plus anciennes. Alors, au cours du colloque pour les vingt ans de la Mission pour la place des femmes, j’ai directement sollicité Antoine Petit, alors président-directeur général du CNRS, qui en retour a déclaré ouvrir en libre accès la liste de toutes les médailles d’argent du CNRS, de 1956 à nos jours.

Fiche descriptive de Panca Heim, médaille d'argent du CNRS en 1967.
Lors de recherche aux Archives nationales, Delphine Montagne a découvert le visage de Panca Heim, médaille d'argent du CNRS en 1967.© Delphine Montagne / Creative Commons

J’ai travaillé avec le Comité pour l’histoire du CNRS. Je me suis par la suite rendu deux fois aux archives du CNRS à Gif-sur-Yvette pour saisir les informations, documenter mon travail en photographiant les cartons d’archives, etc. Pour la petite histoire, ce travail a sans doute permis l’ajout de la chimiste des matériaux Denise Barthomeuf, médaille d’argent du CNRS en 1985, à la liste des 72 femmes scientifiques bientôt inscrites au premier étage de la Tour Eiffel. J’en veux pour preuve que sa présentation officielle reprend certains passages de la biographie publiée sur Wikipédia quelques mois plus tôt, après mon passage aux archives du CNRS !

Tout ceci fait qu’aujourd’hui, la base de données la plus complète sur les médailles du CNRS n’est paradoxalement pas sur le site du CNRS, mais sur la base de connaissance Wikidata !

Aimeriez-vous approfondir cette collaboration avec le CNRS ?

D. M. : J’ai déjà eu l’occasion d’animer un atelier avec le Comité pour l’histoire du CNRS. Mais oui, une résidence au CNRS serait une très belle opportunité !