Au Crismat, art et science font des étincelles
Depuis deux ans, une artiste mène une résidence au sein d’une unité de recherche en cristallographie. Cette présence a ouvert la voie à des projets inattendus et a créé une dynamique nouvelle entre doctorants, techniciens, ingénieurs, chercheurs et artiste.
Depuis 2023, le Laboratoire de cristallographie et sciences des matériaux (Crismat)
Au premier abord, les deux mondes n’ont rien à voir l’un avec l’autre. « Nous fabriquons des matériaux pour améliorer leurs propriétés thermiques et techniques. Nous travaillons en particulier sur la façon dont leurs atomes s’agencent pour former des cristaux. C’est le propre de la cristallographie », décrit Wilfrid Prellier, directeur du Crismat. La cristallographie cherche en effet à comprendre l’organisation des atomes dans la matière pour comprendre et en utiliser les propriétés. Minéraux, métaux, matériaux industriels ou encore molécules biologiques telles que les protéines… autant d’exemples qui peuvent être étudiés puisque leurs propriétés – dureté, conduction de l’électricité ou capacité de déformation – découlent directement de cette architecture atomique. Le Crismat abrite de fait des projets de recherches dédiés aux batteries, aux conducteurs transparents ou encore aux matériaux thermoélectriques.
Sophie Moraine, elle, se passionne pour les céramiques du XIXe siècle. « La cristallisation dans les céramiques était perçue comme un défaut à cette époque, mais je trouve qu’en réalité cela donne de magnifiques formes florales géométriques, qui peuvent être exploitées à des fins décoratives », explique l’artiste. C’est surtout en lien avec ses recherches sur la mémoire que cette dernière imagine des liens avec la science de la cristallographie. « J’associe la cristallisation au travail de mémoire. Lorsque cela se produit, certains cristaux tombent au fond, tandis que d’autres remontent à la surface, un peu comme les souvenirs », décrit-elle.
Cristallographie : de la chimie à la mémoire
Pour le projet artistique de Sophie Moraine, le Crismat dispose d’atouts de taille : le lieu possède des fours qui permettent de monter à des températures supérieures à 1000°C – les cristaux se formant entre 1250 et 1320°C –, difficiles à trouver dans la vie quotidienne. D’autre part, les laboratoires disposent de balances très précises, avec quatre zéros après les grammes. « Mon objectif, c’était de disposer des équipements, mais aussi d’avoir une méthode scientifique qui permette de voir au dixième près ce qui se trame au moment de cette cristallisation », détaille Sophie Moraine. Wilfrid Prellier accepte sa proposition de résidence au sein de l’unité : « Je pense qu’en tant que chercheur, il faut avoir une bonne ouverture d’esprit. En mélangeant les personnes et les profils, on stimule l’innovation ».
Sophie Moraine se met à travailler avec une ingénieure du laboratoire, Laurence Hervé, à la confection des cristaux tant recherchés. « Nous avons entrepris de cristalliser des émaux de grès. Nous avons mis huit mois à obtenir des cristaux de plus de cinq centimètres de diamètre comme nous l’espérions. Il a fallu travailler au gramme près, bien définir la composition de l’émail et aussi surveiller la courbe de température », détaille Laurence Hervé, qui reconnaît volontiers que la démarche artistique l’a très vite passionnée. « En tant que scientifiques, nous nous fixons un objectif et nous essayons de l’obtenir au travers d’un protocole précis. Avec Sophie, j’étais moins focalisée sur l’aspect reproductibilité des procédés mais sur la nouveauté, la recherche des couleurs, la taille des cristaux, etc. Cela a renforcé ma conviction qu’il n’y a pas que les essais qui comptent, mais aussi la façon dont on arrive au résultat espéré ».
Démarche artistique, démarche scientifique
En plus des expériences sur les céramiques, des projets de créations d’œuvres collectives sont organisées au sein de l’unité. La première année, un questionnaire a été envoyé aux personnels pour leur poser des questions sur leurs goûts esthétiques et scientifiques. Les réponses ont inspiré une œuvre collective, à savoir trois blocs de 40 centimètres de haut, surmontée d’un hibou, le tout en email cristallisé. « Le hibou est l’animal qui fait le pont entre science et art, ce qui explique ce choix », justifie Sophie Moraine. Une autre œuvre a consisté à mouler le bureau de Bernard Raveau, un des anciens directeurs du Crismat, dans un papier italien, puis à disposer dessus une structure parallélépipédique géante sur laquelle est gravée l’arbre de vie de Sephiroth. Formé de sphères reliées entre elles à l’aide de liaisons rectilignes, la forme de ce symbole de la Kabbale juive rappelle étonnamment celle des structures cristallines observées en cristallographie.
Se sont ajoutées à ces créations collectives des ateliers créatifs les vendredis organisés au sein du laboratoire, organisés sous la forme du volontariat et qui ont permis de créer d’autres œuvres. « Nous étions dans un cadre différent de nos missions habituelles. Cela a permis de rapprocher les gens entre eux. Au quotidien, il y a parfois un cloisonnement entre le personnel technique et les chercheurs. Cela a permis de faire des rapprochements, de parler à des gens du laboratoire à qui nous parlions parfois peu », témoigne Ulrike Lüders, directrice de recherche au CNRS. Les œuvres collectives ont été exposées dans les locaux du laboratoire mais aussi temporairement dans des expositions et dans des lieux publics, comme l’église Saint-Sauveur de Caen en novembre 2025. Des ateliers avec les scolaires ont aussi été menés. Une façon astucieuse de faire connaître le laboratoire et ses recherches auprès du grand public.
Pourtant, l’arrivée d’une artiste dans un lieu scientifique était au départ loin d’être gagnée : « une non-chercheuse qui arrive dans un lieu scientifique, cela dérange. J’y suis allée à pas de loup, même si j’avais préparé mon arrivée en organisant une petite exposition au début », se remémore Sophie Moraine. Au fil des expériences, les uns et les autres se reconnaissent des points communs. « Je suis obsessionnelle, les chercheurs et chercheuses le sont aussi. Ils sont aussi souvent focalisés sur leur travail. Je perturbe ce champ de vision, ce qui permet aussi d’offrir de nouvelles perspectives, de créer du lien avec cet extérieur », se plaît à croire l’artiste. Quant aux émaux fabriqués au Crismat, ils ont déjà attiré l’attention d’acteurs industriels français, mais aussi italiens et danois. Autant de potentielles pistes pour créer de futurs partenariats.