Dix ans après le Brexit, la vivacité retrouvée des relations scientifiques franco-britanniques

Institutionnel

Dix ans après la sortie du Royaume-Uni de l’UE, les collaborations scientifiques reprennent des couleurs, tant au niveau franco-britannique qu’européen. À l’heure des négociations pour le futur programme-cadre européen pour la recherche et l’innovation, le CNRS et Imperial College London confirment leur partenariat stratégique.

Un roseau qui a ployé, mais qui ne s’est pas rompu : ainsi pourrait-on qualifier la relation scientifique franco-britannique dix ans après le vote du Brexit, en 2016. « Dans les premières années qui ont suivi le référendum, les collaborations déjà solidement établies ont généralement bien résisté. En revanche, les nouveaux partenariats et les scientifiques en début de carrière ont davantage souffert de l’incertitude », relate Patrick Nédellec, conseiller scientifique à l’ambassade de France au Royaume-Uni.

La sortie du pays du programme Horizon 2020, alors qu’il en était le deuxième bénéficiaire, marque un coût d’arrêt majeur. La part britannique dans les financements européens passe de 16 % en 2015 à 5,8 % en 2023. La mobilité académique est impactée par la fin de la libre circulation, mais aussi par l’augmentation des coûts de visa et des frais de scolarité pour les étudiants européens. Au CNRS, les missions de scientifiques français au Royaume-Uni sont divisées par deux entre 2015 et 2020. La pandémie de Covid-19 et la fermeture des frontières enfonce le clou.

Un renforcement des relations bilatérales franco-britanniques

Pour autant, « même après le Brexit, le Royaume-Uni reste un membre de la famille européenne », tempère Alain Mermet, directeur Europe et International du CNRS. Comme par un effet de vase communicant, les opportunités de collaboration scientifique franco-britanniques se sont renforcées depuis dix ans. La visite d’Emmanuel Macron dans le pays, en juillet 2025, a confirmé cette dynamique, avec la signature de plusieurs accords autour de la recherche.

Le comité franco-britannique pour la science, la technologie et l’innovation de mai 2026 est aussi un indicateur de cette tendance. Deux domaines clés concentreront les efforts de Paris et Londres dans le futur : l’IA et la santé. « Cette décision est motivée par la présence d’écosystèmes d’excellence dans les deux pays, mais également des priorités politiques convergentes et des enjeux majeurs de souveraineté et de compétitivité », analyse Patrick Nédellec.

Imperial College London, un partenaire incontournable pour le CNRS au Royaume-Uni

De son côté, le CNRS s’est aussi attaché à maintenir ses relations avec ses homologues britanniques malgré les aléas politiques. En particulier, les collaborations sont montées en puissance avec Imperial College London, une des meilleures universités britanniques. Après un premier International Research Laboratory (IRL) dédié aux mathématiques en 2018, les deux organismes ont lancé en 2019 les PhD Joint Programmes, un dispositif de soutien à des projets de recherche bilatéraux octroyant une bourse doctorale à chaque équipe.

Leur partenariat institutionnel s’est finalement formalisé autour d’un International Research Center1 en 2022. « Cet accord a joué un rôle de facilitateur des échanges et de créateur de liens », salue Sandrine Heutz, co-directrice scientifique de l’IRC à Imperial aux côtés de son homologue du CNRS Emmanuel Brouillet. « Les PhD Joint Programmes, en particulier, constituent un outil unique pour faire naître une nouvelle génération de jeunes chercheurs et chercheuses déjà acculturés aux échanges franco-britanniques. » Avec 35 projets et 70 doctorants depuis 2019 entre le CNRS et Imperial, Alain Mermet confirme : « Ce programme inscrit la coopération internationale dans la carrière des jeunes chercheurs et chercheuses. »

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    Un International Research Center (IRC) est une structure ombrelle, sans mur, qui permet un dialogue stratégique entre le CNRS et une institution d’excellence d’un autre pays, comme une université dans son ensemble. Un IRC marque un passage à une échelle supérieure, renforçant une relation déjà existante au travers de projets, de réseaux voire de laboratoires internationaux, et l’ouvrant vers de nouveaux programmes qui seront menés conjointement. L’IRC s’attache en particulier à former les jeunes chercheurs et chercheuses, par le biais des PhD Joint Programmes, et à renforcer l’interdisciplinarité entre les différents projets en son sein.

Jun Han Ng, doctorant au département de science des matériaux à l’Imperial College, est l’un des jeunes chercheurs bénéficiant du PhD Joint Programme entre le CNRS et l’université britannique © Imperial College

Depuis la création de l’IRC en 2022, les deux organismes multiplient les initiatives communes. Ainsi de l’IRL Ayrton-Blériot Engineering Lab (ABEL), lancé en 2025 et consacré à l’ingénierie. Éric Climent, enseignant-chercheur à Toulouse INP et directeur CNRS du laboratoire, souligne les atouts d’une telle collaboration : « Nous pouvons utiliser des plateformes techniques sans pareil et collaborer avec des scientifiques de haut niveau. De leur côté, les Britanniques apprécient également notre mode de fonctionnement à la française, notamment fondé sur la mutualisation des équipements, et le haut niveau de nos étudiantes et étudiants. » Des bénéfices mutuels sur lesquels s’appuiera aussi l’IRL Antoine Lavoisier sur le métabolisme, lancé en mai 2026. « Les collaborations entre le CNRS et Imperial montrent comment des partenaires partageant les mêmes valeurs peuvent faire progresser l’excellence en matière de recherche », renchérit Mary Ryan, vice-rectrice pour la recherche à Imperial College London.

Un rebond qui reste à confirmer

En parallèle du fleurissement des relations bilatérales franco-britanniques, le Royaume-Uni renoue progressivement avec le reste du continent. Il a ainsi rejoint Horizon Europe en tant que pays associé en 2024 ; de même, il devrait réintégrer le programme de mobilité étudiante Erasmus+ en 2027. « Cela représentera une amélioration majeure, car nous faisons actuellement face à de lourds obstacles administratifs pour accueillir nos stagiaires », remarque Éric Climent.

Seulement, si le rebond est désormais bien visible, il reste partiel. Entre 2023 et 2024, la part britannique dans les financements attribués par Horizon Europe est passée de 5,8 % à 9,3 %, mais les performances restent inférieures aux pics du début d’Horizon 2020. « Plusieurs années seront nécessaires pour reconstituer les réseaux, les habitudes de coordination et la confiance des partenaires », anticipe Patrick Nédellec.

L'IRL du CNRS Abraham de Moivre est un laboratoire commun de mathématiques qui sert de plateforme pour les collaborations entre les communautés de mathématiques française et britannique.
L'IRL du CNRS Abraham de Moivre est un laboratoire commun de mathématiques qui sert de plateforme pour les collaborations entre les communautés de mathématiques française et britannique.© Imperial College London

L'échéance de 2028

Une autre échéance suscite des interrogations : le futur programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation. Surnommé FP10, il doit succéder à Horizon Europe en 2028. Dix-huit mois avant la bascule, les négociations battent leur plein. N’étant plus membre de l’UE, le Royaume-Uni ne dispose pas de pouvoir de décision dans les discussions sur le futur FP10. Mais en tant que pays associé, il est éligible à la quasi-totalité des programmes de financements européens. « Lors de leur association en 2024, les Britanniques avaient accès à près de 95 % des appels ; cette proportion a même augmenté en 2025, avec l’ouverture à certaines thématiques sensibles comme le quantique », note le conseiller scientifique à l’ambassade de France au Royaume-Uni.

Pour Sandrine Heutz, il s’agira de mener de front les efforts bilatéraux et européens : « Dans les années à venir, nous souhaitons cultiver notre relation bilatérale propre, par exemple dans la formation ou dans les collaborations avec l’industrie, tout en faisant de l’IRC entre le CNRS et Imperial un catalyseur pour postuler à davantage de projets internationaux. » Une ambition que partage Mary Ryan : « Nous espérons que l’accent mis sur l’excellence et la collaboration internationale restera une pierre angulaire de la nouvelle mouture d’Horizon Europe, et que le Royaume-Uni jouera un rôle clé dans sa mise en œuvre ».

© Direction Europe et International / CNRS