Thierry Dauxois : « Investir dans la science est le choix le plus rationnel pour préparer l’avenir »
Investissement dans la recherche, diplomatie scientifique, budget restreint… Depuis sa prise de poste mi-juin, Thierry Dauxois, nouveau président-directeur général du CNRS, enchaîne les défis à relever. Entretien exclusif.
Vous êtes président-directeur général du CNRS depuis le mois de juin. Quels sont vos motifs de fierté à la tête de l’organisme au cours de vos cent premiers jours ?
Thierry Dauxois : La science était au cœur de cet été. Bien sûr avec l’éclipse solaire totale le 12 août, qui a intéressé de 7 à 77 ans, mais aussi en raison de la température atypique de l’océan, de la sécheresse, des feux de forêt, etc. Soit autant de questions étudiées par les équipes du CNRS. Être président-directeur général d’un organisme aussi reconnu au niveau international est enthousiasmant, et implique en retour une grande responsabilité face aux enjeux multiples auxquels nous sommes confrontés.
Et dans un contexte géopolitique qui l’est tout autant. Vous-même avez forgé votre parcours personnel de physicien à travers des collaborations internationales, entre la France, l’Italie (à l'université de Florence) et les États-Unis (à la Scripps Institution of Oceanography de San Diego et au Laboratoire national de Los Alamos). Ce parcours vous a conduit à placer la diplomatie scientifique au cœur de votre programme. Or, à l’heure d’une géopolitique internationale sous tension, quel rôle peut jouer la science ?
T. D. : La dimension internationale de la science est essentielle pour moi, et c’est ce qui m’a fortement attiré vers ce métier. Elle l’est tout autant au CNRS, puisque 35 % de ses chercheurs et chercheuses sont d’origine étrangère. C’est à la fois la preuve de son attractivité mondiale et une grande richesse scientifique... et humaine.
Dans un monde fragmenté, je vois dans la science l’un des rares espaces de dialogue et de confiance qui transcende les alternances politiques. Elle permet en effet de maintenir des liens utiles, sinon vitaux, entre grandes nations lorsque les canaux habituels sont bloqués. Je prendrai pour exemple le synchrotron SESAME, en Jordanie. Depuis 2002, celui-ci est coordonné par sept pays, dont l’Iran, Israël et la Palestine, et il continue à fonctionner malgré le contexte actuel. C’est la preuve du soft power apporté par la diplomatie scientifique.
Or, tandis que certaines puissances mènent des offensives sans précédent contre la recherche et la liberté académique, cette diplomatie scientifique s’avère décisive. Et avec ses 80 laboratoires à l’étranger, ses 11 bureaux de représentation et ses 7 centres de recherche internationaux, le CNRS dispose d’atouts formidables qu’il s’agit d’utiliser pour faire rayonner la France et faciliter les échanges entre les citoyens du monde entier.
Ce programme ambitieux se heurte cependant à un défi de taille, sur lequel votre prédécesseur avait alerté avant son départ : les finances. Comment comptez-vous gérer cette situation ?
T. D. : Il est en effet indispensable que la France garde la couverture disciplinaire du CNRS, l’un des seuls organismes de recherche mondiaux à balayer toutes les thématiques scientifiques. Si la France veut rester une grande puissance mondiale, alors soutenir la recherche est nécessaire. Une de mes responsabilités importantes est d’en convaincre le monde politique.
Justement, pourquoi investir aujourd’hui dans la recherche ?
T. D. : La vraie question n’est pas de savoir si l’on peut investir dans la recherche, mais si l’on peut se permettre de ne pas y investir. La France doit penser au moyen et au long terme. Et dans ce contexte, investir dans la science est le choix le plus rationnel pour préparer l’avenir.
Pourtant, la part de la recherche dans le PIB français stagne à 2.2 % depuis trente ans, malgré l’objectif des 3 % annoncé par la loi de programmation de la recherche en 2020, non suivie d’effets. Et pendant ce temps, d’autres pays – l’Allemagne, la Chine, l’Inde, etc. – accélèrent…
Une stagnation qui a vu la recherche française passer, en un peu plus de dix ans, du sixième au treizième rang mondial. La France a-t-elle scientifiquement décroché pour devenir dépendante de technologies conçues ailleurs ?
T. D. : La dépendance technologique française a déjà débuté. On le voit sur le numérique, sur les matériaux critiques… des filières où la France est largement dépendante d’autres pays, alliés ou non d’ailleurs. Par exemple, la dépendance française envers les grandes multinationales du numérique interroge sur la capacité du pays à se projeter dans le futur. Dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), le pays soutient l’entreprise française Mistral. Mais celle-ci pourra-t-elle se développer sans des serveurs à la hauteur de ceux de ses concurrents ?
Ce cas concret prouve que si l’on ne maîtrise pas la technologie par la science, on ne peut pas être une grande puissance. C’est pourquoi il est déterminant que la France garde un développement scientifique le plus large possible pour prévenir ces dépendances.
À l’inverse, quels secteurs de l’économie française de 2050 sont en train de naître aujourd’hui dans les laboratoires ?
T. D. : La France compte beaucoup de forces, à travers ses recherches sur l’IA, le climat, l’ordinateur quantique, la biodiversité… Entre la science fondamentale et l’application concrète, les échelles de temps sont importantes, mais ces recherches pourraient conduire à des révolutions qui impacteraient notre quotidien sous vingt à trente ans.
Par exemple, les recherches actuelles de Julie Grollier et de plusieurs laboratoires du CNRS sur la spintronique1, un domaine où la France est très performante, pourraient permettre de développer une électronique plus frugale, et donc de regagner en souveraineté sur les puces électroniques au cœur de nos ordinateurs et téléphones. De même, certaines start-ups issues du CNRS pourraient révolutionner le paysage énergétique en exploitant une nouvelle énergie : l’énergie osmotique2. L’exemple est d’autant plus frappant que le chercheur qui en est à l’origine, Lydéric Bocquet, s’intéressait à la recherche fondamentale, sans penser aux applications de ses découvertes. Or, 15 % de l’électricité mondiale pourrait être produite de la sorte. Et là-dessus, la France – avec le CNRS – est à la pointe.
Enfin, dans le domaine de la santé, la biologiste Céline Vallot a identifié un mécanisme fondamental et encore inconnu des cellules cancéreuses. Alors que ces dernières tendent à résister davantage aux traitements médicaux, cette découverte pourrait aider à moyen terme à repenser les protocoles de soin : traiter moins, mais de manière séquentielle, afin que les cellules tolérantes redeviennent sensibles et puissent à nouveau être traitées.
Vous avez à ce propos identifié dans votre programme « six fronts scientifiques décisifs ». Pourquoi ceux-là ? Quelles sont les forces du CNRS dans ces domaines ?
T. D. : Ces six fronts sont l’IA, le quantique, les nouveaux matériaux, le climat et la biodiversité, le cerveau et les sociétés en transition. Ils témoignent de la force du CNRS, à savoir couvrir à très haut niveau l’ensemble du champ disciplinaire et donc pouvoir regrouper rapidement sur certains projets des biologistes avec des mathématiciens. Nous sommes le seul organisme au monde capable de mettre en place de tels rapprochements.
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Branche de la physique, la spintronique est le mariage de l’électronique, qui utilise la charge électrique des électrons pour transmettre de l’information, et du spin, une autre propriété intrinsèque des électrons. Elle offre aujourd’hui de nouvelles pistes pour le futur des technologies de l’information.
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L’électricité ainsi générée repose sur l’exploitation de la différence de salinité entre l’eau douce des rivières et l’eau des mers lorsqu’elles se rencontrent.
Ces fronts scientifiques décisifs sont de très bons exemples pour illustrer la capacité de réponse du CNRS aux demandes de la société civile. Concernant le climat et la biodiversité, on l’a vu tout l’été avec les feux et la sécheresse, c’est pourquoi le CNRS doit afficher ses travaux de manière emblématique. Sur le quantique, la France est l’un des pays, sinon le pays en tête dans la course à l’ordinateur quantique. Par ailleurs, comment fonctionne le cerveau ? et comment le faire durer plus longtemps alors que la durée de vie de la population augmente ? Enfin, la sociologue Muriel Darmon démontre que le genre et la classe sociale biaisent la prise en charge médicale des cancers. Ses recherches mettent en lumière des retards de diagnostic chez les femmes, souvent dus à une minoration médicale de leurs symptômes.
En parallèle de ces fronts scientifiques, il nous faut financer de la recherche à haut risque, c’est-à-dire un pari scientifique sur des projets qui ne sont pas certains d’aboutir mais qui, s’ils réussissent, débouchent sur des innovations de rupture. C’est une chose que l’on fait sans doute mal encore en France au regard d’autres pays, comme les États-Unis. C’est pourquoi nous plaidons pour que l’État reconduise régulièrement un programme de recherche à risque et à impact, comme celui piloté par le CNRS depuis 2024.
Dans la compétition mondiale actuelle, quels domaines scientifiques conditionnent directement la compétitivité économique de la France dans vingt ans ?
T. D. : La France est capable de former des chercheurs et chercheuses de très bon niveau sur l’ensemble du spectre disciplinaire. Il s'agit d'un remarquable atout : comme prédire l’avenir est difficile, conserver un spectre disciplinaire large, en dépit d’un sous-investissement chronique dans la recherche, maintient le pays à un niveau respectable.
En effet, les découvertes de demain se trouvent souvent à l’interface entre plusieurs sujets : que la nation soit capable de former sur l’ensemble du spectre et d’attiser la curiosité de ses scientifiques est crucial pour prévoir et préparer demain.
Au sein de ce vaste programme, quels sont pour vous les défis les plus motivants à relever ?
T. D. : Travailler en collectif et en confiance.
Le CNRS ne se borne pas au PDG et à la direction ! Chaque agent est une partie du tout et peut, à son niveau, simplifier, faciliter l'activité de ses collègues, et contribuer ainsi à un gain de temps et de sérénité à l'échelle de l'organisme.
Et on peut aussi faire grandir la confiance au sein de notre organisme – dont le fonctionnement est encore très hiérarchique. J'encourage pour ma part une gouvernance dite « par intention », qui consiste à confier la prise de décision au bon niveau, à responsabiliser chacun et à faire confiance a priori. Autrement dit, j’encourage chaque agent à choisir les méthodes et moyens d’action les plus adaptés pour atteindre les orientations fixées, et trouver ainsi plus de sens au travail.