PEPR TRANSFORM : restaurer l’habitabilité de la Terre
Comment contribuer à l’inversion des tendances actuelles, œuvrer au bien-être humain et à des conditions de vie désirables pour tous les vivants ? C’est le défi inspirant relevé par le programme national de recherche exploratoire TRANSFORM, co-piloté par le CNRS et l’IRD. Ce programme transdisciplinaire, à la croisée des sciences humaines et sociales, de l’écologie et des sciences de la terre, a pour objectif de déployer des alternatives et des réponses aux crises actuelles, en consolidant le dialogue avec des artistes, des acteurs associatifs et plus largement la société civile.
Entretien avec Stéphanie Vermeersch1 (CNRS), Priscilla Duboz2 (CNRS) et Nicolas Gratiot3 (IRD), co-directeurs du programme.
Qu’entend-on par « habitabilité de la Terre », sujet de recherche du PEPR4 TRANSFORM ?
Comme pour de nombreux concepts en sciences humaines et sociales, il n’existe pas de définition unique de l’habitabilité. Mais, quelle que soit la définition à laquelle on se réfère, il est question des interactions tissées au sein de l’ensemble du monde vivant, des interdépendances entre animaux, végétaux, micro-organismes et humains, qui permettent que des territoires aquatiques et terrestres soient habitables, hospitaliers. Ce dernier point est important, dans la mesure où l’habitabilité ne doit pas désigner seulement le fait de parvenir à vivre, ou à survivre, mais bien la possibilité de « vivre bien », de développer des activités, de s’épanouir. Même si, avec les canicules et les incendies de l’été 2026, c’est bien la possibilité même de vivre sur une grande partie du territoire français qui s’est trouvée mise à mal.
Les enjeux de recherche de TRANSFORM découlent de ce constat, cruellement ressenti cet été, d’une perte effective d’habitabilité, d’une dégradation des conditions de vie pour l’ensemble du vivant, sociétés humaines comprises : il s’agit de les cartographier et de les documenter localement, de travailler à leur restauration, dans une démarche qui associe à la fois les populations, leurs connaissances, leurs expériences, les acteurs locaux et des artistes.
À l’échelle du globe, le concept d’habitabilité est pluriel et les illustrations foisonnent.Dans le delta du Mékong et plus généralement le long des littoraux vaseux, la restauration de la mangrove limite l’érosion tout en stockant du carbone et en jouant le rôle de nurseries pour bon nombre d’espèces animales. À Madagascar, au Zimbabwe, des négociations s’opèrent chaque jour entre vivants : les agriculteurs accueillent avec bienveillance les insectes auxiliaires pour pratiquer l’agro-écologie, tandis que des villageois éloignent les éléphants des villages et cultures, tout en reconnaissant l’attrait touristique qu’ils représentent. En Équateur et au-delà en Amérique du Sud, le concept de « bien vivre » pose même ces tractations avec les non humains comme un pilier nécessaire à l’accomplissement personnel et sociétal. Bref, les Suds, tout autant que les Nords, sont source d’inspirations et offrent une boussole pour s’adapter.
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Directrice de recherche au CNRS et directrice du laboratoire Échanges pour le climat, les changements globaux et les sociétés.
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Ingénieure de recherche au CNRS au sein du laboratoire Anthropologie bio-culturelle, droit, éthique et santé (Aix-Marseille Université/CNRS/Établissement français du sang) et directrice de l’Observatoire Hommes-Milieux international Tessekere.
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Directeur de recherche à l’IRD au sein de l’Institut des géosciences de l’environnement (CNRS/Inrae/ IRD/ Grenoble INP/ Université Grenoble Alpes)
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Programme et équipements prioritaires de recherche, financé dans le cadre de France 2030.
Simultanément à ce travail de cartographie des possibles, il est primordial de travailler l’un des nœuds du problème de la restauration de l’habitabilité : le passage des expérimentations locales aux échelles régionales, nationales et au-delà, car ce sont grâce à ces dernières, par le biais de politiques publiques d’envergure, que l’on peut vraiment tenter de changer la donne et de remédier, rapidement à présent, à l’amplification des conséquences du dépassement de plusieurs limites planétaires.
Des recherches existent sur ces enjeux du passage à l’échelle. Il s’agit ici de déployer une démarche qui soit méthodologiquement rigoureuse, à la fois interdisciplinaire et co-construite avec la société civile et artistique.
Comment créer le lien entre ces différents acteurs? Pouvez-vous donner quelques exemples précis ?
Nous travaillons à la création d’un centre international, l’Earth Institute for Transformation (EIT), qui permettra non seulement de rendre visibles les actions menées dans le cadre du programme, mais surtout de développer un espace unique de création croisée.Il s’agira d’explorer la puissance transformatrice des formes artistiques et médiatiques (théâtre, arts visuels, design, cinéma, écritures) dans la production de savoirs et dans la mise en débat des questions socio-écologiques, à travers des dispositifs hybrides situés à la frontière entre art, science et société. L’EIT est situé au cœur de la Cité internationale universitaire de Paris ,qui accueille des milliers de scientifiques, d’étudiantes et étudiants du monde entier, dans un espace architectural exceptionnel et propice aux réflexions sur les habitabilités plurielles. L’EIT sera plus spécifiquement hébergé au Théâtre de la Cité internationale, partenaire central de TRANSFORM.
Le laboratoire Exchanges, unité d’appui et de recherche créée en septembre 2026 par CNRS Sciences humaines & sociales, est un autre pilier du PEPR. Il a vocation à promouvoir l’interdisciplinarité, à animer les communautés de sciences humaines et sociales autour des questions climatiques et de changements globaux et à les mettre en lien entre elles ainsi qu’avec les autres sciences et les acteurs de la société civile. Le laboratoire développe des actions scientifiques interdisciplinaires sur des thématiques liées au programme, non seulement en mettant en lien les chercheurs et chercheuses de toutes disciplines mais également en développant les occasions d’échanges avec les acteurs et actrices de ces thématiques. Exchanges vient par exemple d’organiser mi-juin le colloque « Vivre un monde pollué » qui a rassemblé des activistes, des personnes du milieu associatif, des syndicalistes, des citoyennes et citoyens, des élues et élus, des avocates et avocats, etc. Ces deux structures rassembleront très largement au-delà de la communauté académique habituelle afin d’échanger les savoirs, de donner à voir autrement les connaissances, de dessiner de nouveaux fronts de science appropriables par les politiques publiques.
Enfin, le troisième pilier du PEPR concerne les territoires avec l’émergence de laboratoires terrestres de transformation. Issus de dispositifs existants au sein de CNRS Sciences humaines & sociales (les SOSI1), CNRS Écologie & Environnement (les OHM2 et les ZA3) et CNRS Terre & Univers (le réseau OZCAR4) et des laboratoires mixtes internationaux de l’IRD, ils ont vocation, sur des thématiques liées à l’habitabilité, à faire dialoguer les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales, écologie et sciences de la Terre et les populations locales afin de co-produire de nouvelles connaissances et mettre à disposition de la société civile des données scientifiques facilement appropriables, transférables, compréhensibles, manipulables. Dans un second temps, d’autres laboratoires terrestres de transformation devraient voir le jour sans nécessairement s’appuyer sur des dispositifs institutionnels existants, en créant de nouvelles alliances ad hoc entre recherche et société civile.
Quels axes seront particulièrement développés au sein de TRANSFORM ?
Nous n’avons parlé jusqu’ici que d’une partie des actions prévues. Pour résumer, nous pourrions dire que l’ensemble de la chaîne de la connaissance est couverte. Il est ainsi question de produire de nouvelles données sur des territoires avec, par exemple, un terrain dans la vallée de l’Orgeval, espace naturel du bassin versant de la Seine qui est traversé par un petit ruisseau dont le débit, modeste, joue un rôle important dans la gestion des eaux pluviales et la biodiversité locale. Ce territoire est classé en zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF). Le programme ambitionne d’y comprendre conjointement l’évolution des activités humaines et de l’écosystème en s’appuyant sur les multiples façons de faire de la recherche en partenariat avec des associations d’habitants, des coopératives, des structures de l’économie sociale et solidaire, etc.
La transformation visée par le PEPR est également celle de nos pratiques de recherche et nous allons pour cela collaborer avec le groupement de recherche Labos1point5 pour faire un bilan de ses actions. Car les chercheurs et chercheuses ne peuvent pas occulter l’impact de leurs propres activités sur l’habitabilité. C’est une question déjà prise à bras le corps par de nombreux laboratoires et par des institutions comme le CNRS, l’idée étant ici d’apporter notre contribution à cette marche déjà commencée en scrutant à la loupe les initiatives, en analysant les raisons de la diffusion de certaines pratiques ou, au contraire, les difficultés de certaines autres à essaimer ainsi que les différences entre les communautés.
Dernier point mais non des moindres, on ne peut aujourd’hui travailler sur ces questions sans développer des recherches en partenariat avec les pays du Sud global, confrontés depuis des décennies à des événements climatiques extrêmes dont on sait que la responsabilité incombe à l’économie, extractiviste et prédatrice, des pays du Nord. Aux avant-postes de ce qui va nous arriver, les Suds ont ainsi développé des capacités et techniques d’adaptation inspirantes. C’est pour cela que Madagascar, le Vietnam, l’Équateur et le Zimbabwe, sans doute le Sénégal, seront des terrains d’émergence des laboratoires terrestres de transformation, avec l’IRD en première ligne.
Quelles sont les prochaines grandes étapes prévues ?
La première étape importante était l’inauguration du PEPR au Théâtre de la Cité internationale. Nous souhaitions en faire un événement à l’image du programme, c’est-à-dire ouvert sur le monde, fortement marqué par les arts, et gai également, car affronter la perte d’habitabilité est parfois pesant, mais se mettre en action amène beaucoup de sens. Nous allons maintenant lancer les premières opérations de recherche, accueillir les résidences en association avec des acteurs non académiques, permettre aux laboratoires terrestres de transformation de croiser leurs approches et leurs regards par-delà les continents et les cultures.