Groenland : vers un modèle de coopération scientifique internationale

Institutionnel

Connu pour s’être trouvé au cœur de l’actualité géopolitique début 2026, le Groenland l’est moins pour ses coopérations scientifiques. Pourtant, entre co-construction avec les populations locales, dialogue entre disciplines et collaborations internationales, la recherche française y tient un rôle central pour répondre aux défis d'un territoire en mutation rapide.

Tous les regards se tournent actuellement vers le Groenland. Les climatologues y voient une sentinelle du changement climatique. Les puissances politiques, une nouvelle frontière stratégique. Les industriels, un réservoir de ressources. Autant de points de vue qui révèlent finalement moins ce qu'est le Groenland que ce que le reste du monde vient y chercher.

Pour autant, le Groenland est loin d’être une toile vierge sur laquelle chacun viendrait explorer ses ambitions. Habité depuis des millénaires, ce territoire de 2,1 millions de kilomètres carrés compte aujourd’hui près de 60 000 habitants qui composent avec un environnement en mutation rapide, mais aussi avec leur propre histoire, leurs aspirations politiques et les héritages d’un passé colonial tendu.

Comment la recherche peut-elle alors produire des connaissances utiles au monde entier sur un territoire aussi complexe ? La réponse n’est plus seulement d’observer depuis l’extérieur les changements qui s'y produisent. Cette évolution intervient alors que la communauté scientifique française renforce sa structuration sur les questions polaires. Deuxième organisme mondial en nombre de publications scientifiques sur les régions polaires, le CNRS dispose aujourd'hui d'une communauté particulièrement active. Cette dernière souhaite aussi renforcer les coopérations nécessaires pour répondre aux défis identifiés en Arctique.

Penser l'Arctique autrement

Face aux transformations rapides des pôles, la communauté scientifique française s'est engagée ces dernières années dans un important travail de structuration. Coordonnée par le CNRS, la prospective polaire publiée en 2025 a mobilisé près de 80 chercheurs et chercheuses issus des sciences humaines et sociales, des sciences de l'environnement et des sciences de l'Univers pour identifier les grands défis scientifiques des prochaines décennies.

Creusement d'un trou dans la banquise, devant Basalt Island, au milieu du fjord Young Sund, au Groenland
En Arctique, aucune discipline ni aucune nation ne peut relever les défis scientifiques seules. La coopération y est nécessaire tant les enjeux sont grands.© Erwan AMICE / LEMAR / CNRS Images

L'exercice a permis de faire émerger une vision commune autour de plusieurs priorités transversales. Par exemple : les suivis et observations de long terme, le développement d'instruments adaptés aux environnements polaires, la co-construction avec les acteurs locaux ou encore la modélisation. Bien que ces défis soient multiples, ils partagent un point commun, notamment en Arctique : aucun ne peut être relevé par une discipline, une institution ou un pays seul. Et surtout, aucun ne peut l'être sans les sociétés arctiques elles-mêmes.

Coopérer pour comprendre

La recherche française travaille avec les sociétés arctiques depuis plusieurs décennies. Nombres de travaux en sciences humaines et sociales tendent à s’ancrer davantage sur des approches co-construites. « La co-construction repose avant tout sur un espace de négociation où chacun accepte de modifier son point de vue », souligne Claire Alix, archéologue à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne1 et déléguée scientifique polaire auprès de CNRS Sciences humaines & sociales. Au Groenland, ces recherches explorent aussi bien le patrimoine archéologique et sa restitution que l'évolution des langues et des identités, ou encore le positionnement politique et social de la jeunesse face aux changements actuels.

  • 1

    Au sein du laboratoire Archéologie des Amériques (CNRS/Université Paris-I Panthéon-Sorbonne).

Un chasseur inuit sur son traîneau à chiens, au Groenland
Au Groenland, la recherche se co-construit avec les populations locales.© Joëlle ROBERT-LAMBLIN/CNRS Images

Toutefois, le succès de cette approche tient avant tout à une ressource immatérielle précieuse : les relations de confiance. « En sciences sociales, la relation est équivalente à une infrastructure de recherche avec tous les enjeux de pérennisation et de coûts que cela implique », souligne la chercheuse. Et ce que cela implique, c’est du temps, de la continuité et la présence des chercheurs sur le terrain. Autrement dit : entretenir des relations avant, pendant et après les projets, rémunérer les personnes qui consacrent du temps à la recherche ou encore restituer les résultats aux communautés concernées. « Or, pour le moment, il y a un vrai manque au niveau institutionnel sur la manière de financer des recherches co-construites à la hauteur de leurs contraintes », remarque Claire Alix.

Une biodiversité sous influence

Parmi les préoccupations exprimées par les Groenlandais figure également l'évolution de la biodiversité et des ressources naturelles : pourquoi y a-t-il moins d'oiseaux cette année ? Peut-on encore chasser telle ou telle espèce ? Comment évoluent les niveaux de contamination ? Ces questions influencent directement les conditions de vie des populations, mais aussi les décisions politiques de gestion des ressources.

Pour y répondre, la recherche doit cependant dépasser une lecture centrée sur les seules espèces. Avec le réchauffement climatique, certains oiseaux marins étendent, par exemple, leur aire de répartition vers le nord, tandis que les espèces endémiques sont confrontées à de nouvelles compétitions. « Ces changements de distribution des espèces posent des questions de restructuration des réseaux trophiques1, d'apports de parasites ou de maladies », explique Jérôme Fort, directeur de recherche CNRS en écologie marine2 et délégué scientifique Pôles auprès de CNRS Écologie & Environnement. 

  • 1

    Un réseau trophique est un ensemble de chaînes alimentaires reliées entre elles au sein d'un écosystème et par lesquelles l'énergie et la biomasse circulent.

  • 2

    Au sein du laboratoire Littoral, environnement et sociétés (CNRS/Université de La Rochelle).

Un mergule nain
Parmi les préoccupations exprimées par les Groenlandais figure la disparition d'année en année des oiseaux marins, comme ce mergule nain.© David GREMILLET/CNRS Images

« Cependant, nous ne pouvons pas entièrement comprendre ce qui se passe pour la biodiversité si nous ne comprenons pas les changements de l'environnement lui-même », poursuit-il. La disparition d’un oiseau marin d'une côte groenlandaise peut dépendre du réchauffement d’un courant océanique, de la migration d’une proie, de l’accumulation d’un contaminant, etc. Comprendre ces évolutions nécessite de renforcer des coopérations interdisciplinaires encore sous-exploitées.

Du Groenland au reste du monde

Les changements observés au Groenland sont vastes, en accélération et à longue portée. Les climatologues estiment, par exemple, que la calotte du Groenland fond de plus en plus rapidement et contribue chaque année à élever le niveau de la mer de 0,6 millimètres. « Or, quand la calotte glaciaire du Groenland fond, le niveau de la mer monte plus vite pour les territoires éloignés du Groenland que localement », rappelle Gaël Durand, glaciologue et directeur de recherche CNRS à l'Institut des géosciences de l'environnement1.

À l’inverse, bien que peu industrialisé, le Groenland subit une contamination importante (notamment aux métaux lourds) émise localement mais surtout à des milliers de kilomètres de ses côtes. « Ils sont transportés par les courants atmosphériques et océaniques depuis l'Europe, l'Asie ou l'Amérique du Nord avant de s'accumuler dans les écosystèmes arctiques », décrit Jérôme Fort. Les populations groenlandaises sont directement exposées à ces pollutions via les chaînes alimentaires.

  • 1

    CNRS/Inrae/IRD/Université Grenoble Alpes.

Pose d'un hydrophone sur un iceberg à l’embouchure du fjord Young Sund, au Groenland
La fonte de la calotte glaciaire groenlandaise pouvant affecter l'ensemble des mers du globe, il est crucial que des équipes de recherche internationale se rendent sur l'île blanche.© Erwan AMICE / LEMAR / CNRS Images

Ces exemples illustrent une même réalité : les phénomènes observés au Groenland dépassent largement ses frontières. Les comprendre exige des suivis et des observations de long terme, des infrastructures adaptées et un important partage de données. « Aucun pays ne peut porter seul l'ensemble de ces efforts », résume Gaël Durand. Historiquement, la recherche polaire s'est justement construite autour de réseaux internationaux et d'infrastructures partagées qu’il est important de maintenir aujourd’hui.

Une science sans frontières

Au Groenland, les enjeux climatiques, environnementaux, sociaux et géopolitiques ne peuvent plus être abordés séparément. Les comprendre suppose de faire dialoguer disciplines, institutions et territoires. C'est dans cette dynamique que s'inscrit, entre autres, un appel à projets Flash de l'ANR, destiné à renforcer les collaborations entre équipes françaises et groenlandaises. L’enjeu : transformer en projets concrets les priorités identifiées ces dernières années par les scientifiques français et leurs collaborateurs. Trois personnes rattachées au CNRS en sont lauréates (cf. encadré ci-dessous).

« La recherche constitue un outil pour comprendre les transformations du Groenland, mais aussi pour éclairer la prise de décision et la gouvernance de la région arctique », souligne Jérôme Fort. Un outil dont l'efficacité dépend en grande partie de la confiance et du temps donné pour la bâtir.

Liste des projets affiliés au CNRS :

  • ANNORAAQ, coordonné par Nicolas Escach, maître de conférences à Sciences-Po Rennes1

  • GREENSLIDE, coordonné par Clément Hibert, astronome à l’Université de Strasbourg2

  • SILARSUAQ, coordonné par David Gremillet, écologue, directeur de recherche au CNRS3

 

  • 1

    Au sein d’ARENES (CNRS / EHESP / Sciences-Po Rennes / Université de Rennes).

  • 2

    Au sein de l’Institut Terre Environnement Strasbourg (CNRS / Université de Strasbourg).

  • 3

    Au sein du Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (CNRS / EPHE-PSL / IRD / Université de Montpellier).