Un ancien marais salant mué en laboratoire à ciel ouvert
Ancien marais ostréicole transformé en site expérimental, l’Houmeau est devenu un outil clé pour étudier les écosystèmes marins. Ce laboratoire grandeur nature aide les scientifiques à anticiper les défis de l’océan face au changement climatique.
Au cœur des marais charentais, entre terre et mer, se cache un laboratoire à ciel ouvert aussi précieux que discret : le marais de l’Houmeau. Ce site, aujourd’hui dédié à la recherche scientifique, est bien plus qu’un simple vestige des traditions ostréicoles locales. Au XVIIIᵉ siècle, le marais de l’Houmeau était principalement consacré à la production de sel, comme la majorité des marais de la côte charentaise.
À partir du milieu du XIXᵉ siècle, vers 1850, l’activité évolue : les ostréiculteurs commencent à aménager le site en érigeant des digues autour de leurs parcelles et en curant les bassins afin de les adapter à l’élevage des huîtres, marquant ainsi le développement de l’ostréiculture dans la région. En 1985, l’Ifremer en fait l’acquisition, marquant le début d’une nouvelle ère pour ce site de sept hectares. Pour le rendre exploitable à des fins scientifiques, des aménagements ont été nécessaires, comme des écluses pour contrôler les arrivées d’eau dans les bassins, permettant ainsi de gérer finement les conditions expérimentales.
À marée haute, l’eau remonte naturellement dans les marais environnants qui peuvent ensuite permettre d’alimenter les bassins selon les besoins : réglage de la salinité, de la température des bassins, ou encore alimentation de certaines espèces. Le marais de l’Houmeau se structure autour de deux ensembles principaux : une réserve d’eau et un bâtiment dédié aux études en conditions semi-contrôlées, et des bassins creux de terre argileuse, dont la profondeur varie de 60 cm à 1,40 m. Au total, le site compte huit bassins de 200 m², un grand bassin de 500 m², un bassin en béton, ainsi que six autres bassins de tailles variables (de 100 m² à 4 000 m²).
Le site dispose aussi d’un bâtiment dédié. À proximité des bassins, celui-ci abrite un petit laboratoire, des dispositifs expérimentaux (mésocosmes), une salle de stockage et un atelier. Ces dispositifs expérimentaux permettent de répliquer les expériences menées en extérieur, tandis que les bassins intérieurs alimentés en eau de mer et en eau douce offrent un abri aux poissons en cas de températures extérieures peu clémentes.
Des expérimentations in situ
Depuis 2008, le CNRS en devient propriétaire et confie la gestion exclusive du lieu au laboratoire Littoral Environnement et Sociétés (Lienss)
Les scientifiques, par exemple, étudient actuellement au marais les effets des environnements sonores sur les poissons en simulant les sons produits par des éoliennes marines. Financé par l’Office français de la biodiversité, le projet ECHO (2024-2027) combine des expérimentations en laboratoire, en milieu semi-contrôlé et in situ avec une modélisation numérique. Depuis fin 2025, une étude pilote suit en temps réel, via des micropuces de télémétrie, les déplacements de bars européens répartis au sein d’enclos exposés à différents niveaux sonores. Ces sons préalablement enregistrés à proximité d’éoliennes offshore permettent de simuler les conditions réelles d’exposition des animaux.
D’autres projets, comme le projet CUTE (2019-2022), se sont précédemment appuyés sur les infrastructures du marais pour explorer les effets des vagues de chaleur marines sur le comportement des organismes marins. La configuration de l’installation permet également de simuler des événements extrêmes, comme les submersions marines provoquées par la tempête Xynthia, étudiées par le passé au cours du projet de recherche PAMPAS (2019-2023). Grâce au système d’écluses, les chercheurs et chercheuses ont pu reproduire l’effet d’une forte vague et analyser ses conséquences sur la biodiversité. « Sans ce site expérimental, de telles recherches seraient tout simplement impossibles à mener », souligne Christel Lefrançois, professeure des universités au Lienss et responsable scientifique du marais.
Une plateforme d’essai technologique
Le marais ne se limite pas à la recherche biologique. Il constitue aussi une plateforme d’essai unique pour certaines technologies marines. Avant leur déploiement en mer, drones sous-marins, sondes et caméras y sont testés dans des conditions réalistes. Parmi eux : Pameli. Ce drone marin autonome flottant de 3 mètres de long pour 300 kilos a été conçu au Lienss pour évoluer en surface ou en immersion légère ; équipé de capteurs, il peut ainsi cartographier les fonds marins et surveiller la qualité de l’eau. « L’infrastructure permet de valider ces équipements à moindre coût, sans mobiliser de moyens lourds, sans déployer un bateau ou un équipage », explique Emmanuel Dubillot, soulignant l’avantage logistique du site. Les conditions sur place permettent par exemple aux scientifiques d’éprouver leurs caméras subaquatiques. « La diversité des conditions que nous pouvons recréer ici est particulièrement utile pour tester la robustesse des instruments. La grande surface d’eau disponible nous permet de simuler des conditions de turbidité variées, essentielles pour valider ces outils », commente ce dernier.
À l’heure où les écosystèmes marins subissent des pressions croissantes, ce site, lieu de transition entre un héritage ostréicole traditionnel et une infrastructure scientifique, constitue un exemple concret de la manière dont la science s’appuie sur des infrastructures abandonnées devenues sites semi-naturels pour répondre aux défis de la préservation des milieux côtiers.