« Les Outre-mer concentrent une part considérable des enjeux scientifiques contemporains »

Institutionnel

Événements climatiques extrêmes, adaptation aux risques naturels, zoonoses, préservation de la biodiversité : les territoires ultramarins sont les premiers à faire face à ces défis. Une position qui en fait des espaces stratégiques pour la recherche et l'anticipation des enjeux du changement global. Retour sur ces territoires d’exception avec Etienne Snoeck, chargé de mission Outre-mer du CNRS.

À retenir pour agir

  • Près de 80 % de la biodiversité française se trouve dans les Outre-mer. Ces territoires offrent des conditions inégalables pour étudier le vivant, l'océan et les impacts du changement global.
  • Montée du niveau de la mer, cyclones plus intenses, vagues de chaleur ou évolution des socio-écosystèmes sont déjà une réalité dans plusieurs territoires ultramarins. Ces observations permettent d'anticiper des phénomènes qui toucheront demain d'autres régions du monde.
  • Autonomie énergétique des îles, gestion durable des ressources marines, protection des littoraux ou prévision des événements extrêmes constituent autant de domaines où la recherche peut directement éclairer l'action publique.

La France dispose de la deuxième plus grande zone économique exclusive (ZEE) au monde. En quoi est-ce stratégique et comment le CNRS s’empare-t-il de cette position singulière ?

Etienne Snoeck : Avec plus de 11 millions de kilomètres carrés, la zone économique exclusive française représente un territoire maritime plus vaste que l’Europe. Elle confère à la France des droits souverains sur l’exploitation des ressources marines, qu’il s’agisse des ressources, des fonds marins ou de certaines ressources énergétiques.

Cette situation est stratégique à plusieurs titres. D'abord sur le plan géopolitique, puisque les territoires ultramarins français sont répartis dans toutes les grandes régions du globe : dans le Pacifique, en Amérique du Sud, dans l’océan Indien, dans le canal du Mozambique ou encore dans les Caraïbes, à proximité du canal de Panama. Cette présence mondiale constitue un atout important pour la France.

Elle est également stratégique du point de vue scientifique. Ces territoires offrent un accès à des socio-écosystèmes tropicaux uniques, à des récifs coralliens parmi les plus riches du monde, à des environnements insulaires ou forestiers que l’on ne retrouve pas en Hexagone. Ils permettent notamment d'étudier le fonctionnement des systèmes vivants, leur adaptation aux changements environnementaux et l'évolution des grands équilibres naturels.

Pour le CNRS, les Outre-mer constituent à la fois des laboratoires naturels exceptionnels et des points d'ancrage essentiels pour étudier les grands défis environnementaux du XXIe siècle.

Pouvez-vous dresser un panorama de la présence du CNRS dans les Outre-mer ?
E. S. : Le CNRS est implanté dans cinq des territoires ultramarins, avec une dizaine de laboratoires distribués dans la ceinture intertropicale, près de 80 personnels scientifiques permanents. Il noue de nombreux partenariats avec les universités ultramarines, les organismes de recherche et les collectivités locales.

Chaque territoire présente des spécificités qui en font un terrain d’étude privilégié pour certaines disciplines. À La Réunion, l'Observatoire des sciences de l'Univers (OSU-Réunion) fédère plusieurs laboratoires particulièrement reconnus pour leurs travaux sur les cyclones tropicaux, le climat de l’hémisphère Sud ou encore les événements météorologiques extrêmes. Des recherches qui ne pourraient être menées avec la même pertinence depuis l’Hexagone. La Réunion accueille également un laboratoire travaillant sur les mécanismes d’émergence de zoonoses en milieu insulaire tropical.

L'observatoire du Maïdo sur l'île de La Réunion
La Réunion est une terre de recherches sur le climat, comme à l'observatoire du Maïdo.© Thibaut VERGOZ / OSU - Réunion / CNRS Images

En Guyane, les recherches se concentrent essentiellement sur la biodiversité exceptionnelle de la forêt amazonienne et des mangroves mais aussi sur les questions d’évolution du littoral. La Guyane abrite en effet la plus grande forêt tropicale de l’Union européenne, ce qui en fait un observatoire unique des écosystèmes forestiers et de la biodiversité.

Aux Antilles, les sciences humaines et sociales occupent une place importante. Des laboratoires étudient notamment l’histoire post-esclavagiste, les dynamiques sociales et les héritages culturels propres à ces territoires caribéens.

En Polynésie française, les scientifiques travaillent sur les récifs coralliens et leur capacité d’adaptation face au changement climatique. Ces travaux bénéficient d’une reconnaissance internationale tant les écosystèmes polynésiens constituent des références mondiales.

Enfin, la Nouvelle-Calédonie accueille des recherches de premier plan autour de l’une des plus grandes barrières coralliennes de la planète, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Des scientifiques du CNRS travaillent également dans des territoires où il n’est pas implanté (Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon, les TAAF...) le plus souvent sur des thématiques des sciences de la Terre et des sciences de l’environnement. 

Ces territoires jouent donc un rôle particulier dans certaines disciplines comme le climat, la biodiversité, l’océanographie ou la volcanologie…

E. S. : Absolument. Les Outre-mer concentrent une part considérable des enjeux scientifiques contemporains. Près de 80 % de la biodiversité française se trouve dans les territoires ultramarins. Pour les scientifiques qui travaillent sur cette biodiversité, sur les substances naturelles, l’évolution des espèces ou la conservation des écosystèmes, ces territoires sont incontournables.

Site du CRIOBE en Polynésie française
La Polynésie française, où se trouve le Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement, est un hotspot de biodiversité, comme la plupart des territoires ultramarins.© Anthony LAGANT / CRIOBE / CNRS Images

Ils sont également en première ligne face aux conséquences du changement climatique. L’élévation du niveau de la mer menace directement certains atolls polynésiens dont l’altitude dépasse parfois à peine quelques mètres. Les cyclones tropicaux, comme Chido à Mayotte ou Garance à La Réunion, illustrent les observations des scientifiques et du GIEC : ce n’est pas nécessairement la fréquence des événements extrêmes qui augmente avec le changement climatique, mais leur intensité nécessitant non seulement de pouvoir les prévoir mais également de s’adapter à leur violence. De même, les vagues de chaleur deviennent plus longues et plus marquées, les pluies torrentielles plus destructrices, tandis que le recul du trait de côte transforme progressivement certains littoraux et impacte les populations y vivant.

« Les Outre-mer constituent ainsi de véritables laboratoires du changement global. Les scientifiques développent des outils de prévision, de modélisation et d’adaptation »

Les scientifiques développent donc des outils de prévision, de modélisation et d’adaptation. À La Réunion par exemple, certaines équipes modélisent les trajectoires et l’intensité des cyclones afin d’aider les pouvoirs publics à anticiper les risques et à adapter les politiques d’aménagement. Dans d’autres territoires (Guyane, Polynésie) des Zones Ateliers permettent d’étudier sur le long terme les transformations des socio-écosystèmes d’un territoire dans un contexte de changement global en associant l’ensemble des acteurs du territoire et en mobilisant différentes disciplines des sciences humaines et sociales, de l’écologie et de l’environnement, de la terre...

Les Outre-mer constituent ainsi de véritables laboratoires du changement global et les phénomènes qui y sont observés et étudiés aujourd’hui concernent également l’Hexagone, même si leurs effets y sont encore moins intenses.

Les territoires d’outre-mer sont également confrontés à des défis spécifiques. Comment la recherche contribue-t-elle à y répondre ?

E. S. : Outre devoir faire face aux multiples conséquences du changement globale, les Outre-mer doivent en effet également faire face à d’autres grands enjeux tels que l’indépendance alimentaire ou l’autonomie énergétique. En Polynésie française, par exemple, les 118 îles demeurent largement dépendantes des énergies fossiles. Les scientifiques étudient et proposent différentes solutions hybrides permettant la production locale d'énergies renouvelables, notamment grâce au solaire ou à d’autres technologies adaptées aux contraintes insulaires.

La gestion durable des ressources naturelles constitue un autre axe majeur. Toujours en Polynésie française, des scientifiques du CNRS s’intéressent aux rāhuis qui sont des espaces où les populations locales ont des pratiques traditionnelles de gestion des ressources lagonaires et du territoire afin de comprendre comment ces communautés organisent la préservation des zones de pêche permettant de garantir la pérennité des ressources tout en maintenant les activités économiques et culturelles associées.

Cette approche illustre la capacité du CNRS à associer connaissances scientifiques interdisciplinaires et savoirs locaux pour construire des solutions adaptées aux réalités des territoires.

Comment le CNRS développe-t-il ses coopérations internationales à partir de ses implantations ultramarines ?

E. S. : Les Outre-mer jouent un rôle majeur dans la stratégie internationale du CNRS. Notre objectif est de faire de ces territoires des plateformes de coopération régionale. Grâce à leur position géographique, ils permettent de développer des partenariats avec les pays voisins et de construire des projets scientifiques à l’échelle des bassins régionaux.

Rotation d’hélicoptère entre deux camps de la station de recherche des Nouragues en Guyane française
À l'image de la station de recherche des Nouragues en Guyane française, les territoires ultramarins font office de plateformes de coopération régionale pour le CNRS.© Thibault COCAIGN / LEESIA / CNRS Images

Pour soutenir ces coopérations, le CNRS s'appuie sur son réseau international, notamment ses bureaux à l’étranger, afin de faciliter les contacts entre scientifiques et de faire émerger de nouvelles collaborations. Nous nous appuyons également sur la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires du CNRS qui permet de soutenir des projets interdisciplinaires associant les équipes des universités ultramarines, du CNRS et des partenaires internationaux des pays voisins.

Ces coopérations peuvent ensuite être soutenues par différents dispositifs de financement nationaux ou européens. Elles contribuent à créer des réseaux durables et à renforcer la visibilité internationale de la recherche française. 

À l’horizon de dix ou vingt ans, quel rôle les Outre-mer pourraient-ils jouer dans la stratégie scientifique de la France et de l’Europe ?

E. S. : Comme on l’a dit, les Outre-mer offrent des conditions d’étude uniques pour comprendre les grands enjeux du changement global, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité, de l’océan, des questions de santé des populations et des écosystèmes ou de la transition énergétique.

Outre la nécessité de mener ces études pour les populations locales qui subissent les effets, ces territoires permettent souvent d’y observer aujourd’hui des phénomènes qui concerneront demain d’autres régions du monde. Ils constituent donc des espaces d’anticipation particulièrement précieux pour la recherche.

Cette ambition s'inscrit pleinement dans les réflexions en cours sur les régions ultrapériphériques européennes ainsi que dans plusieurs programmes nationaux, dont certains financés dans le cadre de France 2030. Le PEPR « BRIDGES » coordonné par la CNRS, l’IRD et l’Ifremer qui vise à la conservation de la biodiversité et le maintien d’une pêche juste et durable dans le sud-ouest de l’océan Indien en est un bon exemple. On peut également citer le PPR Outre-mer, coordonné par l’IRD et dont le CNRS est partenaire avec le Cirad qui est focalisé sur les problèmes de pollutions d’origine agricoles, urbaines ou minières dans les territoires ultramarins et la recherche de solutions à celles-ci.

Les Outre-mer ne sont ainsi pas seulement des territoires d'observation : ils sont aussi des territoires d'innovation et d'expérimentation. À ce titre, ils joueront un rôle central dans la capacité de la France et de l'Europe à répondre aux défis scientifiques, environnementaux et sociétaux des prochaines décennies.